Après un peu plus de deux semaines passées dans le paradis des Chagos, il est déjà temps de repartir.
Nous quittons l’atoll de Salomon peu après le repas de midi. Le soleil est enfin de retour après plusieurs jours de pluie provoqués par une dépression qui a traversé la région pendant notre séjour.
Quelques fous nous tournent autour, comme pour nous faire un dernier adieu avant notre prochaine traversée.
Destination Rodrigues… ou Maurice ?
Notre objectif est Rodrigues. Enfin, si le vent le permet.
Les prévisions sont peu encourageantes. Nous savons déjà que nous allons devoir beaucoup utiliser les moteurs. Avec les tensions au Moyen-Orient et les inquiétudes autour du détroit d’Hormuz, le carburant devient un sujet de préoccupation. Aucun ravitaillement n’est possible avant Rodrigues ou Maurice.
Heureusement, les autorités des Chagos ont accepté de prolonger notre permis de trois jours. Cela nous permet d’attendre une meilleure fenêtre météo et d’éviter de partir directement dans les grosses vagues laissées par la dépression.
À peine sortis du lagon, afin de nous donner un meilleur angle, nous faisons cap à l’est. Nous longeons la côte est de l’archipel des Chagos, passant proche de la base de Diego Garcia. Nous pouvons naviguer à la voile pendant toute l’après-midi et toute la nuit. Et cette première nuit nous réserve une surprise.
OVNIs à l’horizont !
À moins de 200 kilomètres de Diego Garcia, nous observons derrière nous deux lumières extrêmement brillantes. Plus lumineuses que les étoiles les plus éclatantes du ciel. Elles se déplacent de gauche à droite, parfois se croisent, puis disparaissent progressivement pendant plusieurs minutes avant de réapparaître progressivement. Aucun bruit.
Notre bateau ami SERENITY les observe également.
Vu la proximité de la base militaire, nous supposons qu’il s’agit probablement de drones militaires. En tout cas, c’est suffisamment étrange pour alimenter nos conversations.
Les distractions de l’océan
Les jours suivants sont monotones. Le vent est absent ou alors il souffle exactement dans la mauvaise direction. Nous passons des heures, puis des journées entières au moteur.
À un moment, nous cumulons plus de soixante heures de moteur pratiquement sans interruption. Je crois que nous n’avons jamais autant fait de moteur d’affilée lors d’une traversée.
Heureusement, il y a quelques distractions. Les cargos sont nombreux. La plupart naviguent entre l’Asie et le reste du monde. Beaucoup de ceux qui font route vers l’ouest se rendent au Brésil.
L’un d’eux nous donne quelques sueurs froides. Après un échange radio pour organiser notre croisement, il annonce vouloir passer d’un côté… puis change de côté sans prévenir. Nous le rappelons à la radio. Il nous confirme de maintenir notre cap. Finalement tout se passe bien, il passe entre SERENITY et nous, mais nous nous demandons parfois si tout le monde participe à la même conversation.
Une autre nuit, nous croisons un cargo qui n’émet aucun AIS. Difficile alors de savoir exactement où il va. Le radar devient notre meilleur ami. Je réveille Jost pour qu’il le garde à l’œil, car il doit passer relativement près de lui. Naviguant seul sur SERENITY, il effectue des rondes régulières, mais doit aussi dormir de temps à autre.
Et puis il y a cette vision improbable : deux fous à pieds rouges installés sur un matelas flottant dérivant au milieu de l’océan Indien.
Pendant ce temps, la température baisse progressivement. L’eau descend sous les 28°C et, pour la première fois depuis longtemps, nous pouvons dormir sans ventilateur.
J’explose le troisième ris
Puis arrive la nuit que j’aurais préféré éviter. Le vent et les vagues augmentent fortement. La mer devient chaotique.
Nous ralentissons le bateau autant que possible. Je me rends au pied du mât pour mettre un troisième ris. Au moment de tendre la voile, mon regard reste figé sur la grand-voile qui ne me semble pas assez tendue. Je continue de tendre, puis voilà que les sangles du troisième ris s’arrachent. J’ai explosé notre troisième ris.
Je suis furieuse contre moi-même. Stéphane nous a fait des marquages sur la drisse. Ce marquage a dépassé d’un demi-mètre. Concentrée sur la voile, je ne l’ai pas vu passer.
Il nous est impossible de réparer cela nous-mêmes. Il faudra passer par une voilerie, avec les frais et le travail de démontage et de remontage qui vont avec.
La nuit est longue. Stéphane finit par avoir le mal de mer. Quant à moi, impossible de dormir tant je suis furieuse de ma bêtise.
Les vagues sont croisées et deviennent de plus en plus grosses. Certaines arrivent directement sur l’avant du bateau. Avec ce vent, OLENA file à neuf nœuds ; il nous faut absolument ralentir.
Je réveille Stéphane qui trouve une solution provisoire pour remettre un troisième ris. Nous espérons simplement que cela ne provoquera pas davantage de dégâts.
Les prévisions annoncent plusieurs jours de cette mer agitée. Deux options s’offrent alors à nous : continuer vers Rodrigues ou modifier notre route vers Maurice. La première raccourcit le voyage d’environ deux jours ; la seconde ne change pas grand-chose à l’angle des vagues. Finalement, nous poursuivons notre route vers Rodrigues.
Les vagues les plus pourries de notre voyage
Les derniers jours sont difficiles. Les vagues dépassent régulièrement les trois mètres et certaines approchent les quatre mètres. Nous avons déjà connu de mauvais temps en mer, même des vagues plus hautes, mais jamais des vagues de cette violence.
L’alarme de la pompe de cale retentit. La force des vagues arrive à faire remonter l’eau dans le tuyau de la pompe de cale. Pourtant, ce tuyau forme une grande boucle en hauteur précisément pour éviter les entrées d’eau. Un système qui a toujours été efficace... jusqu’à aujourd’hui.
Toutes les quatre à cinq heures, nous devons vider les cales.
L’eau du robinet commence à avoir un goût salé. Même problème : la violence des vagues pousse l’eau de mer à travers les évents des réservoirs d’eau.
Malgré tout, notre troisième ris provisoire tient bon et Rodrigues se rapproche.
Bienvenue à Rodrigues
La terre apparaît enfin. Les autorités nous appellent par VHF. À l’approche du Port, un bateau des garde-côtes vient à notre rencontre.
Nous sommes dirigés vers le quai des cargos où nous attend une délégation d’accueil : inspection sanitaire, douanes, garde-côtes, contrôle antidrogue et immigration. Le plus surprenant n’est pas leur nombre, c’est leur gentillesse.
Tout le monde est souriant. Certains nous recommandent des restaurants, d’autres des centres de plongée. Les formalités deviennent un moment agréable.
Après près de neuf jours de navigation (à 35 minutes près) et 1’107 milles nautiques (2’050 km) parcourus, nous sommes heureux d’être enfin arrivés. Nous avons fait beaucoup de moteur, près de cent heures au total.
Nous avons changé de climat. L’après-midi reste agréable, mais les soirées nous paraissent fraîches. Après des mois passés sous les tropiques, nous ressortons les vêtements chauds dès que le thermomètre descend vers 23-24°C.
L’eau s’est également rafraîchie, elle a perdu 5-6 degrés.

