Nous voici enfin aux Chagos. Je peine à croire qu’on y est vraiment.
On est conscients que c’est un privilège d’accéder à cet endroit. Il n’existe aucun moyen de transport public pour s’y rendre. La demande de permis est particulièrement lourde : elle n’est accordée qu’aux yachts traversant l’océan Indien et ayant besoin d’une escale. Il faut fournir une quantité de documents, d’attestations et d’assurances. Et puis, c’est assez onéreux. Cette année, avec le projet de transfert de la souveraineté des Chagos à Maurice, l’arrivée clandestine de Chagossiens et les tirs de missiles dans la région, on a en plus eu droit à quelques sacrés bâtons dans les roues.
Par contre, le temps est maussade en ce premier jour. Le ciel est couvert et il pleut régulièrement. Ce n’est pas grave, on a du sommeil en retard et plein d’autres choses à faire.
Sundowners
En fin de journée, c’est l’heure de l’apéro ! Les voileux se retrouvent souvent pour boire un verre ensemble. Les anglophones appellent ça le « sundowner ». Le mot « coucher de soleil » est littéralement dans le nom. On pourrait le traduire par « l’apéro du coucher de soleil ».
On retrouve les équipages des autres bateaux sur la plage. Certains, on les connaît déjà, d’autres pas encore. Nous ne sommes pas les seuls Suisses ! Un navigateur solo fribourgeois est à l’ancrage. Son bateau est sous pavillon américain, car cela fait des années qu’il vit aux États-Unis. Timeo trouve de nouveaux copains : une famille australienne avec trois enfants, dont deux garçons.
On se retrouve assez régulièrement, parfois sur un bateau, mais le plus souvent sur la plage. C’est vraiment sympa.
Un jour, ils débarquent à quatre en paddle et en kayak depuis l’autre côté de l’atoll, juste à l’heure du sundowner. Ça fait quand même une sacrée trotte : 6,5 km séparent les deux mouillages.
Le lendemain, nous sommes tous invités sur un bateau du mouillage opposé. Seuls trois bateaux de notre mouillage font la traversée pour les rejoindre. On passe une excellente soirée.
C’est dommage que l’administration du BIOT nous ait séparés en nous attribuant chacun un seul mouillage dans l’atoll. Il y aurait largement assez de place pour tout le monde à Takamaka-Fouquet, à l’est de l’atoll de Salomon. Boddam, à l’ouest, est parsemé de patates de corail et il n’est pas si simple d’y trouver une bonne place.
Anniversaire bien mouillé
Certains bateaux repartent bientôt pour les Seychelles. D’ailleurs, à part SERENITY, STORMBIRD et nous, tous poursuivent leur route vers les Seychelles après les Chagos.
La femme de l’un des capitaines va fêter son anniversaire en traversée. Son mari prépare un gâteau en douce et vient le cacher chez nous, avec un sac rempli d’objets pour la fête prévue au sundowner sur la plage.
— Et s’il pleut ? demande-t-on.
Car il pleut presque toute la journée.
— On sera mouillés.
Bon... d’accord !
Peu avant l’heure, on rejoint la plage, un peu sceptiques que les autres viennent malgré la météo. La pluie arrive avant l’heure du rendez-vous. Cyliane et moi planquons la tourte et les instruments de musique dans la coque de l’épave échouée sur la plage. On finit même par se recroqueviller au fond pour rester au sec, pendant que les hommes essaient tant bien que mal de fabriquer un abri avec des feuilles de palmier.
Le capitaine finit par arriver pour annoncer un changement de programme. Il pleut vraiment trop. Tout le monde est invité à bord de son bateau.
Que de rires ! La soirée est une réussite.
Sous contrôle
Les avions de l’armée nous survolent régulièrement. Ce sont généralement des avions de chasse (F16). À peine entend-on leur bruit qu’ils sont déjà passés. Je sors souvent mon appareil photo trop tard. J’imaginais qu’ils passaient bien trop vite pour pouvoir nous photographier, mais je me trompais, ils nous ont à l’œil.
Un gros navire rouge s’approche, on le surveille sur l’AIS. Il s’arrête devant la passe et deux grosses annexes partent à toute vitesse vers le mouillage de Boddam.
Ce sont les autorités britanniques qui viennent effectuer un contrôle.
Ils font le tour des deux mouillages, montent à bord de chaque bateau et vérifient notamment notre permis d’entrée aux Chagos. L’équipe est composée de militaires, de douaniers et de policiers. C’est amusant : le policier porte la tenue traditionnelle britannique, avec son casque surmonté du fameux bandeau à carreaux noir et blanc. Bien qu’au milieu de l’océan Indien, nous sommes bel et bien en territoire britannique !
Snorkeling
Les fonds marins sont superbes. C’est dommage qu’il soit strictement interdit d’y plonger.
Jost et moi partons régulièrement faire du snorkeling. Stéphane se joint à nous de temps à autre.
On découvre le tombant au nord de Boddam, les différentes épaves de voiliers qui reposent juste sous la surface, ainsi que les alentours de notre mouillage, où gisent encore les restes du Black Rose. On s’amuse aussi à se laisser dériver dans le courant à travers la petite passe entre les îles de Fouquet et de Takamaka, c’est chouette.
Peu importe où l’on met la tête sous l’eau, les poissons sont partout. Ils sont nombreux et n’ont aucune crainte des humains. Certains sont même très curieux.
Je marche sur une anguille
Quand il fait beau, j’aime bien aller me balader à terre. Parfois, je m’y rends en kayak. Timeo aussi part régulièrement explorer les îles en kayak, parfois seul, parfois avec ses nouveaux copains.
Un jour, en fin d’après-midi, Stéphane et moi nous promenons sur l’île de Fouquet lorsqu’on voit passer plusieurs crabes de cocotier. En les regardant, je recule d’un pas et mon pied se pose sur quelque chose de mou.
En une fraction de seconde, je comprends que je viens de marcher sur une anguille – ou une murène blanche, je ne sais pas – qui se réfugie aussitôt au-dessus de mon pied. Par pur réflexe, je la balance d’un coup de pied involontaire. La pauvre bête ne tarde pas à reprendre ses esprits : la vague suivante la ramène dans l’eau et elle file se cacher sous un caillou.


