Après près de trois mois aux Maldives, notre permis pour visiter l’archipel des Chagos (BIOT : British Indian Ocean Territories) enfin en poche, il est temps de partir pour cette traversée de 300 miles (555 km).
Date ou météo ? Il faut choisir !
Les Chagos sont un archipel inhabité, à l’exception de la base militaire américano-britannique de Diego Garcia, dont l’approche est interdite.
En pleine période de transition politique, l’archipel est encore administré par le Royaume-Uni. Notre permis n’est valable qu’à partir du 1er mai et nous n’avons pas le droit d’arriver avant cette date, sous peine d’encourir jusqu’à trois ans de prison. Un bateau de la base militaire effectue régulièrement des contrôles et des avions survolent fréquemment les mouillages.
À cela s’ajoute un autre problème. Les tensions au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Hormuz perturbent l’approvisionnement en carburant et font grimper les prix. Or, une fois partis, nous n’aurons aucune possibilité de nous ravitailler avant Rodrigues ou Maurice, à plus de 1 600/2100 kilomètres d’ici. Mieux vaut donc éviter de gaspiller du diesel.
La traversée dure normalement quarante-huit heures ou un peu plus. Malheureusement, les vents prévus pour les deux jours précédant la date d’entrée autorisée nous sont totalement défavorables. En partant à la bonne date, nous devrions pratiquement tout faire au moteur.
Nous choisissons donc de partir quatre jours avant le début de validité de notre permis, avec une météo favorable à la voile, quitte à devoir ralentir ensuite pour ne pas arriver trop tôt.
Escortés par des Dauphins
Nous levons l’ancre peu avant le coucher du soleil, juste à temps pour sortir de l’atoll avant la nuit.
Des dauphins nous escortent à travers le lagon. Un avion passe au-dessus de SERENITY, juste devant nous.
La première nuit est calme. Quelques grains passent au loin et nous apportent un peu plus de vent. Le lendemain matin, l’un d’eux nous offre une longue douche gratuite. Le ciel reste couvert, ce qui est finalement agréable car il fait moins chaud.
En revanche, la mer est désordonnée. Avec seulement 7 à 12 nœuds de vent, nous avons l’impression de naviguer dans une mer formée par 25 nœuds. Trois estomacs sur OLENA apprécient moyennement.
Les Fous de Bassan débarquent
Pendant notre deuxième nuit, les premiers fous de Bassan arrivent.
Des bateaux ayant effectué la traversée quelques jours avant nous nous avaient prévenus : ces oiseaux aiment se poser au sommet des mâts et ont déjà cassé les girouettes de deux bateaux.
Pour limiter les risques, Stéphane était monté au mât avant notre départ afin d’y fixer des serre-câbles partant dans tous les sens. Aucune idée si cela fonctionne réellement. Nous avons simplement repris l’idée des cyclistes australiens qui en fixent sur leurs casques pour éviter les attaques de pies.
Rapidement, les oiseaux trouvent d’autres endroits où s’installer. L’un d’eux atterrit sur la filière à moins de trois mètres de Cyliane, assise dans le cockpit. Je ne me souvenais pas qu’ils étaient aussi grands.
En fin de soirée, il y en a neuf à l’avant tribord, répartis entre la filière et la proue.
Ils ont entièrement repeint l’avant du bateau. Lors de notre traversée vers l’Australie, nous en avions accueilli sept, beaucoup mieux élevés, qui avaient eu la délicatesse de tourner leur postérieur vers l’extérieur. Ceux-ci n’ont visiblement pas reçu la même éducation.
Certains ont même mangé des calamars, laissant de magnifiques taches d’encre sur le pont et le long de la coque. Le soleil mettra plusieurs semaines à les faire disparaître.
Une traversée tranquille… ou presque
Après les premiers jours, le beau temps revient. La mer se calme et, pour une fois, les prévisions correspondent à la réalité.
Nous avançons tranquillement à 3 à 3,5 nœuds sous voile. Le courant nous pousse vers l’est et nous dérivons plus que prévu. Par moments, on démarre le moteur afin de revenir sur notre route et d’éviter certains grands hauts-fonds sous-marins.
Notre bateau ami SERENITY reste souvent en vue. Selon les moments, nous naviguons à une distance comprise entre 2 et 10 miles l’un de l’autre.
Un mois d’ordures à garder
Les longues traversées demandent un peu de gestion des ordures. On y est habitués, mais là, c’est un peu différent. Nous n’aurons aucune possibilité de nous en débarrasser avant Rodrigues ou Maurice dont l’arrivée est prévue plus ou moins dans un mois.
Il n’y a rien de prévu pour les déchets à Chagos et nous n’avons pas le droit d’y brûler nos ordures. D’ailleurs, il est même interdit d’y faire un feu sur la plage. Il va donc nous falloir garder nos déchets à bord pendant près d’un mois.
Lors de l’avitaillement, nous éliminons toujours le plus d’emballages possible. Afin de les préserver de l’humidité et des indésirables, le riz, la farine et les autres denrées sèches sont stockés dans des bouteilles PET que nous réutilisons.
En haute mer, les déchets organiques – épluchures, os, arêtes, croûtes de fromage et autres restes alimentaires – sont jetés à la mer.
Pour tout le reste, nous suivons les règles de la Convention MARPOL, que nous devons respecter en tant que navire battant pavillon suisse. Le plastique ne doit jamais être rejeté à la mer. Le verre, les canettes, les boîtes de conserve et les autres déchets sont rincés, écrasés lorsque c’est possible, puis conservés à bord jusqu’au prochain port équipé pour les recevoir.
Tout ce qui est gras ou sale est soigneusement lavé avant d’être mis à la poubelle afin d’éviter les mauvaises odeurs. Les plastiques rigides sont découpés en petits morceaux puis tassés dans des bouteilles PET.
On s’amuse à entasser le plus de choses possibles dans les vieux pots de beurre de cacahuète afin de gagner de la place. Ainsi, la poubelle se remplit beaucoup moins vite.
Un grain qui n’en finit pas
Lors de notre troisième nuit, trois fous de Bassan décident à nouveau de passer la nuit à bord.
Ils restent imperturbables alors qu’un grain nous accompagne pendant près de cinq heures. Le vent monte à force 7, les vagues deviennent désagréables et la pluie tombe sans interruption.
À un moment, une vague se brise sur le bateau et passe directement sur deux oiseaux installés à côté du cockpit. Une fois la vague passée, j’éclaire leur perchoir pour vérifier qu’ils vont bien. Ils sont toujours là. Ils dorment en équilibre sur la filière sous une pluie torrentielle. Impressionnant !
De notre côté, nous essayons surtout de ralentir le bateau. Naviguer vite dans ces conditions est désagréable pour l’équipage et pas le mieux pour le bateau. Malgré seulement une moitié de foc déroulée, OLENA file à 7 nœuds.
Le grain avance pratiquement à la même vitesse que nous et semble ne jamais vouloir nous quitter. Des éclairs illuminent parfois l’horizon. Je croise les doigts pour qu’ils restent à distance. Je tiens beaucoup à notre électronique.
Le dernier grain
À l’approche des Chagos, lors de notre quatrième nuit, nous sommes entourés de grains. Vers quatre heures du matin, nous avançons au moteur avec seulement 2 à 3 nœuds de vent. La grand-voile est restée dehors, réduite avec deux ris.
Puis, sans prévenir, le vent monte brutalement à 25 nœuds en changeant complètement de direction. Heureusement, la voile est déjà réduite et la bôme sécurisée. OLENA accélère aussitôt et file entre 7 et 9 nœuds.
La passe d’entrée de l’atoll de Salomon se trouve alors à une quinzaine de miles. À cette vitesse, nous risquons d’y arriver avant le lever du soleil. Je réveille Stéphane afin de pouvoir affaler la grand-voile. Chez nous, personne ne quitte le cockpit de nuit sans surveillance.
Nos fous de Bassan n’apprécient pas du tout ce changement soudain de côté des voiles. Ils nous abandonnent tous en pleine nuit pluvieuse.
Arrivée à Salomon
Peu avant notre arrivée, des globicéphales (« baleines pilote » ou « pilot whales » en anglais) viennent nous accueillir et s’approchent assez près du bateau.
La passe ne paraît pas très profonde. Nous préférons attendre SERENITY, équipé d’un sondeur orienté vers l’avant.
Pendant ce temps, nous longeons l’entrée en essayant de pêcher. Il pleut, le ciel est gris et les poissons n’ont manifestement aucune envie de mordre.
SERENITY s’engage finalement dans la passe et nous le suivons. Il y a largement assez d’eau, mais la transparence est telle que les coraux semblent presque affleurer la surface.
Notre permis nous autorise à mouiller dans un seul secteur. La zone est vaste, mais nous choisissons de nous installer près d’un banc de sable entre deux îles, où plusieurs bateaux sont déjà ancrés.
Après 88 heures de navigation, nous voici enfin arrivés dans un véritable paradis, loin des circuits touristiques. Un endroit uniquement accessible aux bateaux ayant obtenu l’autorisation d’y séjourner et payé la coquette somme de 250 livres sterling par semaine.
