À part la base militaire américano-anglaise de Diego Garcia, avant ce voyage, le nom de Chagos ne nous disait pas grand-chose.
De nos jours, Chagos fait couler de l’encre. Les Anglais veulent donner la souveraineté de Chagos à l’île Maurice, ce qui ne réjouit pas les Américains. De plus, les Maldives s’en mêlent.
Nos projets dépendent des décisions historiques
Chagos a toujours été un refuge pour les voiliers en traversée de l’Océan Indien. C’est là-bas qu’on attend le changement de saison : la fin de la saison cyclonique de l’Océan Indien sud et le début des alizées. D’ailleurs, c’est la seule raison valable pour recevoir un permis de visite, aucun permis n’est donné à un bateau désirant y faire du tourisme.
Et voilà que l’Angleterre arrête d’attribuer les permis. Le gouvernement mauricien ne répond à aucun de nos messages. Nous sommes une vingtaine de bateaux déjà dans l’Océan Indien espérant recevoir un permis. On se regroupe, certains voileux écrivent de longs courriers, certaines associations font une liste de bateaux en attente et font pression de leur côté. L’Angleterre est à l’écoute et repousse de deux mois l’arrêt de l’attribution de permis.
Pendant tout le temps d’attente, nous avons plongé dans l’histoire de ce pays que nous trouvons bien triste.
Les débuts de Chagos
L’archipel des Chagos était inhabité au départ. Les Français y ont amené les premiers esclaves en 1784 pour y exploiter les cocoteraies et produire du coprah. À cette époque, Maurice, alors appelée l’Île de France, était une colonie française, et Chagos était administré par son gouverneur.
Au début des années 1960, les États-Unis cherchent un emplacement pour une grande base militaire dans l’océan Indien. Leur allié britannique, devenu entre-temps le la puissance coloniale de Maurice, propose l’atoll de Diego Garcia.
Des représentants britanniques et américains viennent visiter Diego Garcia. Les habitants, qui ignorent totalement ce qui se prépare, les accueillent chaleureusement. Dans un rapport officiel rédigé par un fonctionnaire britannique, les Chagossiens sont présentés comme de simples travailleurs temporaires plutôt que comme une population vivant sur place depuis plusieurs générations. Cette présentation servira ensuite à justifier leur expulsion.
Déportations
Pour sa nouvelle base militaire, l’Amérique a des conditions : l’archipel doit être inhabité.
Le rapport présentant les habitants comme de simples travailleurs temporaires, l’ordre est donné d’évacuer tout le monde. Les habitants de Diego Garcia sont emmenés de force à Maurice ou aux Seychelles, certains sont temporairement déportés sur d’autres atolls de l’archipel.
Petit à petit, sur plusieurs années, ils vident également les autres atolls. Les familles qui se rendent à l’hôpital à Maurice pour une naissance ou autre, ne sont pas autorisées à retourner au pays. C’est là qu’ils apprennent que leur pays a été « vendu » sans leur accord.
Les Chagossiens refusent de quitter leurs îles. Les méthodes employées pour obtenir leur départ deviennent alors particulièrement brutales. Des témoignages recueillis racontent que les militaires (croyant certainement avoir affaire à de simples travailleurs temporaires) deviennent cruels. Ils auraient rassemblé les chiens ainsi que les animaux d’élevage et les auraient gazés avec les gaz d’échappement de véhicules devant les habitants. Puis ils leur auraient donné l’ordre de monter à bord des bateaux sous peine de subir le même sort. Ces gens auraient quitté leur terre au fond des cales de bateaux, traités comme des bestiaux.
Cette histoire, qui rappelle la triste époque de leurs ancêtres esclaves, s’est déroulée il n’y a pas si longtemps que ça. Les derniers ont été déportés en 1976 !
Des années de lutte
Les chagossiens ont le mal du pays, et selon les documentaires qu’on a visionnés, beaucoup meurent d’ennui du pays.
A Maurice, ils auraient été parqués dans des maisons sans vitrage aux fenêtres. Sans argent et sans travail, ils se retrouvent soudainement dans la pauvreté et subiraient même du racisme.
Entre-temps, Maurice est devenu indépendant, mais l’Angleterre a gardé la souveraineté sur Chagos. Certains chagossiens reçoivent la nationalité britannique et partent habiter en Angleterre.
En 2000, les Chagossiens remportent une première grande victoire devant la High Court de Londres. Les juges estiment que leur expulsion était illégale. Le gouvernement britannique envisage sérieusement un retour. L'Angleterre a commandé une étude de faisabilité de réinstallation d’une population sur les îles Chagos. Cette étude conclut qu'une réinstallation permanente serait « impraticable ». Le gouvernement britannique interdit à nouveau le retour.
Dix ans plus tard, un nouveau gouvernement britannique commande une nouvelle étude sur le coût d'une éventuelle réinstallation. Les avocats chagossiens font remarquer que le coût annuel estimé de cette réinstallation est comparable au budget de fonctionnement d'une ambassade britannique de taille moyenne, un montant qu'ils jugent modeste au regard des moyens de l'État britannique.
Malgré plusieurs victoires judiciaires, notamment devant la High Court en 2000, puis devant d'autres juridictions sur certains aspects de l'affaire, la décision politique de permettre un véritable retour n'a jamais été prise.
Les chagossiens n’ont jamais pu retourner dans leur pays. Il y a seulement eu quelques visites très encadrées organisées par les autorités mauriciennes, notamment en 2022.
Les autorités britanniques expliquent qu’une réinstallation permanente serait difficile et coûteuse, que les infrastructures sont en ruine et que les îles sont vulnérables aux changements climatiques.
Mais quand on y pense, ils y habitaient autrefois. Leurs ancêtres ont débarqué sur des îles désertes et les ont rendues habitables. De plus, des milliers de militaires vivent aujourd’hui à Diego Garcia. L’approvisionnement des autres atolls depuis la base serait sans doute bien plus simple et moins onéreux qu’à l’époque.
Les difficultés sont certainement réelles, mais il est difficile de ne pas penser qu’elles ne sont pas les seules raisons de ce blocage. Les Américains tiennent en effet à ce qu’aucune population civile ne s’installe à proximité de Diego Garcia ni ne puisse remettre en cause le statut particulier de l’atoll.
Des chagossiens débarquent illégalement
Et voilà qu’au début de cette année, alors que nous sommes tous en train d’essayer de recevoir un permis pour nous rendre à Chagos, un autre pan d’histoire est en train de s’écrire, qui nous met un peu des bâtons dans les roues.
Quatre chagossiens, dont l’un né à Chagos, débarquent clandestinement sur une île de l’atoll Peros Banhos. Avec le soutien financier d’un riche sympathisant, ils ont acheté un voilier en Thaïlande et loué un skipper. Ils se sont rendus à Chagos en expédition secrète, ils n’ont même pas prévenu leurs conjoints. Ils sont venus accompagnés de deux journalistes.
Les autorités sont venues avec un acte d’expulsion, mais ils n’ont pas bougé. L’un a affirmé qu’il resterait sur l’île jusqu’à sa mort et s’est même auto-proclamé roi de Chagos. Ils prévoient de réparer les ruines et de reconstruire le village.
Le bateau – qu’on avait déjà croisé à Phuket et qu’on croisera aux Maldives – avec le skipper et les journalistes est reparti aux Maldives pour refaire le plein, prendre trois chagossiens de plus et revenir.
Notre demande de permis est en cours de traitement et Peros Banhos est inclus dans notre demande de permis. Comme tous les autres voileux dans notre cas, nous étions déjà en train de réfléchir ce qu’on pourrait apporter pour aider ces chagossiens. On se voyait même en train de passer quelques jours avec eux à défricher, réparer ou reconstruire.
Mais voilà, le gouvernement anglais sait très bien que les voileux vont soutenir les chagossiens en amenant vivres et matériel, ce qui ne les arrangerait pas.
Nous finirons par tous recevoir une réponse positive à notre demande de permis. Mais cette année, le permis est valable uniquement dans l’atoll de Salomon. Chaque bateau s’est fait attribuer un seul ancrage. Il y en a deux dans l’atoll, séparés de 6.5 kilomètres. On ne verra pas les chagossiens.
Quand la géopolitique s’en mêle
Comme si l’histoire des Chagos n’était pas déjà assez compliquée, un nouvel élément vient s’ajouter pendant notre attente de permis. En mars 2026, selon plusieurs médias internationaux, l’Iran aurait lancé deux missiles en direction de la base militaire de Diego Garcia. Aucun n’aurait atteint sa cible.
Même si nous sommes loin des tensions du Moyen-Orient, cette information nous fait réfléchir. Nous espérons nous rendre dans l’archipel d’ici quelques semaines, à moins de 200 kilomètres de Diego Garcia. Quand des missiles parcourent plusieurs milliers de kilomètres et ne tombent pas forcément exactement là où ils étaient censés tomber, on se pose forcément quelques questions sur sa future zone de mouillage.
Articles de journaux sur le débarquement illégal à Chagos
Articles en anglais des journalistes Adam Holloway (ancien député britannique devenu journaliste et auteur) et Paul Wood, qui faisaient partie de l’expédition clandestine arrivée à Peros Banhos le 16 février 2026 :
“Why I helped invade the Chagos Islands”, d’Adam Holloway
“Inside the daring plan to reclaim the Chagos Islands”, de Paul Wood
Ces deux articles ont été publiés dans The Spectator Australia (inscription gratuite permettant la lecture de deux articles par semaine).
Pour un récit encore plus détaillé de l’expédition, Adam Holloway a également publié "My new life camping on the Chagos Islands, by an ex-Tory MP" dans The Times (abonnement payant, £1 pour six mois au moment de notre lecture). Il y raconterait notamment l’achat du bateau en Thaïlande, l’avitaillement au Sri Lanka, la traversée, l’arrivée à Peros Banhos et les premiers jours d’installation sur l’île.
