Petit atoll tout rond de moins de 2 km de diamètre, Dholhiyadhoo est clairement un endroit paradisiaque digne des plus belles cartes postales. Le tiers nord est formé d’une longue île, les deux autres tiers sont constitués du récif qui enferme un joli lagon aux bords bleu clair.
Par endroits, le récif est assez profond pour qu’on puisse y entrer. Le lagon tombant rapidement à 30 m de profondeur, on ancre près du bord. Avec ce vent, ça bouge un peu. Comme les copains déjà sur place, on mouille deux ancres afin de rester bien en place et éviter de finir sur les pilotis ou les patates de corail.
Premières impressions
Ancrés près de bungalows sur pilotis en piteux état, on commence notre découverte depuis le bateau. À l’aide de photos satellites, je compte 54 maisons sur pilotis, certaines semblant inachevées.
La plupart sont dans le lagon, mais quelques-unes se trouvent sur le récif extérieur, inaccessible. Certaines sont immenses, parfois sur plusieurs étages. D’autres constructions se trouvent sur terre ; c’est plus difficile à compter, mais j’en vois environ 35, certaines ayant l’air d’être des doubles bungalows.
On ne comprend pas comment on peut construire un resort pareil puis simplement l’abandonner. Quel gâchis… et quelle pollution visuelle. En attendant, on va profiter de faire un peu d’urbex. On fera quelques recherches plus tard pour comprendre ce qu’il s’est passé.
Découverte des ruines
Timeo rejoint ses copains de WILD TRIBE et ils partent explorer les ruines de leur côté. Stéphane me dépose ensuite à terre. Je me promène seule ; les autres sont soit occupés, soit pas motivés.
En longeant la plage, je trouve rapidement une ouverture dans la végétation menant au chemin principal qui traverse toute la longueur du resort – près de 2 km quand même. À l’ombre des arbres, il fait agréablement frais.
Les premiers bungalows sont inaccessibles, complètement envahis par la végétation. Puis j’arrive vers d’autres dont l’accès a visiblement été nettoyé avant d’être à nouveau abandonné. Je parviens à m’y frayer un passage.
Le spectacle est désolant. Certains bungalows ont encore leurs portes et fenêtres, d’autres non. Mais l’état général est le même partout : les sols sont pourris, les toits effondrés, les salles de bain extérieures sont devenues de petites jungles, et les piscines privées ressemblent à des cloaques à moustiques.
Un peu plus loin, je tombe sur des bâtiments différents, plus grands. Peut-être des bungalows familiaux ou des suites doubles. Puis me voilà dans un espace encore plus vaste : des bureaux, une réception… enfin, j’imagine. Un bar, une grande piscine, des toilettes, une pièce sans fenêtres remplie de câbles électriques. Était-ce la chambre froide ?
Ce qui me frappe surtout, c’est l’absence totale de WC, de lavabos, d’interrupteurs… Les fils électriques pendent dans le vide. Je me demande pourquoi tout a été démonté. En fait, rien n’a jamais été installé.
De l’autre côté, un autre grand bâtiment rempli de bois. Des passerelles surélevées bordées de socles où devaient probablement trôner des luminaires. Je croise les WILD TRIBE qui m’expliquent que je suis dans le restaurant principal. Chouette, c’est où qu’on passe commande ?
Ils ne restent pas longtemps. Malgré l’anti-moustique, leur fille se fait littéralement dévorer.
Puis je croise des employés : six hommes du Bangladesh. Ils vivent ici pendant deux ans, loin de leurs familles, pour entretenir et nettoyer les lieux. Ils gagnent environ 6-8 US$ par jour.
Ils sont contents de voir du monde. On communique avec quelques mots d’anglais, beaucoup de gestes et Google Translate pour compléter. Certains sont au téléphone avec leurs femmes au Bangladesh et me demandent de leur faire coucou. Puis me voilà à faire un selfie avec chacun d’eux.
L’un m’apporte une noix de coco à boire.
Ils me parlent des enfants ; ils les ont vus passer un peu plus tôt.
Je poursuis ensuite mon exploration et tombe sur le centre de plongée, facile à reconnaître grâce aux bassins de rinçage, même s’ils semblent un peu profonds pour cet usage.
La nuit tombe doucement. Timeo vient me récupérer sur la plage.
Le quartier des employés
Le lendemain, Stéphane et Jost m’accompagnent pour la suite de la visite.
Au bout du resort se trouve le quartier des employés. Il y a plusieurs bâtiments d’habitation sur deux étages, chacun contenant plusieurs petits appartements. On y trouve aussi une grande cuisine commune, une mosquée et un vaste atelier rempli de machines et d’outils en train de rouiller.
Certaines maisons sont vides et un peu moins délabrées que les bungalows. Quelques pièces servent de dépôts pour des meubles ou du matériel de construction. On voit de beaux bureaux qui ont dû prendre l’eau. C’est triste.
On recroise quelques employés, puis leur chef, le seul hindou de l’équipe. Il nous explique qu’ils entretiennent les lieux dans l’espoir de réussir un jour à revendre le resort.
Le bateau de ravitaillement doit arriver dans l’après-midi. On observe la jetée par laquelle ils devront transporter le matériel à la brouette. Vu son état, je ne comprends pas pourquoi sa réparation n’est pas prioritaire : chaque transport semble être une galère.
Bâtiments sur pilotis
Près du restaurant principal se trouvent la jetée et le pavillon d’arrivée des clients. Enfin… ce qu’il en reste.
Nous avançons sur les poutres en béton de la jetée, en évitant les fissures et les tiges de métal rouillées qui dépassent dangereusement.
Le pavillon sur pilotis devait être magnifique autrefois. Aujourd’hui, comme le reste, il tombe en ruine. Il est parfois difficile de distinguer ce qui n’a jamais été terminé de ce qui s’est dégradé avec le temps.
Suivant les conseils de Cindy, je vais visiter l’un des bungalows sur pilotis. Là aussi, il faut avancer sur les poutres en béton pour y accéder. Les escaliers sont pourris, le sol aussi. Je longe les murs, là où ça semble un peu plus solide. J’aperçois la piscine sur la terrasse, mais impossible d’aller plus loin sans prendre de risques. Je fais demi-tour.
L’histoire du lieu
Comme sur beaucoup d’îles maldiviennes, des investisseurs avaient prévu de transformer cet endroit en resort. Le Zitahli Resorts & Spa Dholhiyadhoo était un projet de resort de luxe, mais il n’a jamais été achevé ni ouvert au public. Le site est abandonné depuis plus de dix ans.
Le projet aurait commencé vers 2008-2010. Il était développé par une société maldivienne qui gérait déjà d’autres resorts. Les travaux ont rapidement avancé, au point qu’en 2011, vu du ciel, le resort semblait presque terminé. Mais certaines finitions intérieures et le mobilier n’ont jamais été installés.
L’ouverture était prévue pour août 2011, au moins partiellement. Puis sont venus les retards, les problèmes financiers et les priorités déplacées vers d’autres projets du groupe.
Le resort n’a finalement jamais ouvert ses portes.
Témoignage d’un voileux de 2015
J’ai retrouvé le récit d’un voileux passé ici en 2015. Il confirme que le projet s’est arrêté à cause de problèmes financiers.
À l’époque, il y avait encore 55 employés sur l’île. Le manager l’avait accueilli comme un véritable client du resort. Il avait même pu amarrer son bateau au bout de la longue jetée de ravitaillement pour faire le plein d’eau.
Le voileux semblait très reconnaissant de l’hospitalité du manager.
Tentatives de vente
Le resort aurait été mis aux enchères une première fois en 2011 pour environ 50 millions de dollars US – soit le coût estimé des fondations et structures déjà construites – mais sans succès.
Une nouvelle tentative de vente aurait eu lieu en 2019, avec un prix de départ situé entre 42 et 50 millions de dollars US. Là encore, aucun acheteur ne se serait manifesté.



