Résumé de notre traversée
Nous avons eu un peu de tout : de 0 à 6 Beaufort, de la mer plate à des vagues courtes et agitées de 3 à 4 mètres sur le côté, ainsi que de nombreux grains.
L’un d’eux a décidé de se former à 3,5 milles nautiques derrière nous, de passer exactement au-dessus du bateau pour tout déverser, puis de disparaître à 3,5 milles devant. Comme si l’océan n’était pas assez grand pour passer un peu à côté.
Nous avons vu des dauphins à de nombreuses reprises. La plupart venaient jouer à l’étrave, mais certains étaient trop pressés pour s’arrêter.
Nous avons longé le sud du Sri Lanka un peu plus près que prévu, ce qui nous a permis d’apercevoir un grand phare blanc.
Mais dès la nuit tombée, tout a changé. Nous étions comme dans un cauchemar : des filets clignotants partout, des bateaux de pêche nous éblouissant avec leurs torches pendant que nous essayions de voir… et surtout d’éviter leurs filets. Puis l’un d’eux a utilisé un laser. Nous avons suivi la direction indiquée et viré à 90°, vers la terre, en espérant avoir compris le message. Après un moment à longer la côte, nous avons finalement trouvé une sortie.
Nous avions mis des lignes à l’eau, mais après avoir attrapé et relâché deux barracudas, nous avons arrêté de pêcher.
Après plus de 10 jours et demi, nous sommes arrivés à Uligan avant la tombée de la nuit, en même temps que notre buddy boat SERENITY.
On a navigué 1547 miles (2865 km) en 10 jours, 9 heures et 40 minutes nous donnant une moyenne de 6.2 nœuds.
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Voici le récit plus détaillé pour ceux qui ont envie de s’immerger avec nous (avec plus de photos et une vidéo à la fin) :
Premier jour
L’ancre hissée à bord, on quitte Nai Harn comme pour un simple changement de mouillage. En regardant Phuket disparaître dans notre sillage, on ressent un petit pincement au cœur. Ce départ marque la fin de deux ans et demi en Asie du Sud-Est. Nous y laissons aussi Elina, notre aînée, qui travaille actuellement aux Philippines comme instructrice de plongée.
Les conditions sont idéales, ce que les anglophones appellent « champagne sailing ». La navigation est facile, agréable, avec juste assez de vent arrière et moins d’un mètre de vagues. Un début parfait.
Le vent tombe avec le soleil. Nous passons la nuit au moteur, éclairés par une lune presque pleine jusqu’à trois heures du matin.
Comme il y a deux heures de décalage entre la Thaïlande et les Maldives, nous avançons nos montres d’une heure pour la traversée.
Second jour
Le vent ne revient pas avec le soleil. Nous sommes toujours au moteur. On arrive parfois à hisser les voiles pour quelques moments, avançant lentement, mais la plupart du temps on est au moteur.
Entre Phuket et les îles Nicobar, nous sommes surpris de passer près d’un drapeau similaire à ceux marquant les dispositifs de pêche, mais celui-ci semble fixe. D’ailleurs, nous avons déjà croisé plusieurs DCP (dispositif de concentration de poissons) jusque-là.
Peu avant le coucher du soleil, nous passons à côté d’un navire de forage entouré de deux cargos vraquiers. À 2000 mètres de profondeur, on se demande bien ce qu’ils peuvent extraire.
Vers 21h, enfin, je peux sortir les voiles. Avec 6 à 7 nœuds de vent, nous avançons à 3–4 nœuds.
La nuit, Stéphane et moi nous relayons toutes les trois heures. Le réveil à 2 heures du matin m’est toujours pénible. À moitié endormie, je mets de la musique, je chante, je danse dans le cockpit pour rester éveillée. Party time en solo — heureusement que personne ne me voit. Ça fonctionne tellement bien que je suis en pleine forme à 5 heures et je repousse le réveil de Stéphane pour profiter du lever du soleil.
3ème jour
Le vent se renforce légèrement. Stéphane installe deux voiles en papillon à l’avant (une de chaque côté).
Nous passons le Sombrero Channel – un chenal naturel entre les îles Nicobar. Je m’attendais à voir un peu de vie, mais il n’y a rien : aucun bateau, aucune maison, aucun signe d’activité humaine.
À peine sortis du chenal, nous voilà accueillis par un groupe de dauphins. Ils viennent jouer à l’étrave pendant quelques minutes.
La nuit est calme. Les enfants demandent à faire un quart ensemble. Les conditions sont parfaites : peu de vent, aucun trafic, rien avant 800 miles. Ils assurent 2–3 heures seuls pendant que nous sommes couchés. Pour moi, ce n’est pas si simple. J’écoute chaque bruit avant de réussir à m’endormir.
4ème jour
Le vent monte à environ 15 nœuds. Nous sortons le Parasailor, et OLENA gagne un nœud de vitesse.
Journée tranquille. Lecture, jeux, école pour les enfants. Les enfants n’ont plus envie de faire de quart, nous revenons à nos habitudes.
À 3 heures du matin, j’aperçois un nuage noir à l’arrière. Rien sur le radar au début. Je zoome, ajuste, et finis par voir un petit point rouge qui grossit. À 3 miles derrière nous, je réveille Stéphane pour affaler le Parasailor (manœuvre nécessitant deux personnes à l’avant du bateau).
Le grain arrive, le vent et les vagues augmentent beaucoup, il pleut des cordes. Nous laissons OLENA dériver pendant une heure, avançant quand même à 4–5 nœuds sans voile.
Une fois passé, je réveille Stéphane pour remettre le Parasailor. Le vent a tourné, nous poussant plus au sud. Je ne réveille pas Stéphane, on changera les réglages de la voile (à faire hors du cockpit) lors du changement de quart.
Le grain disparaît à environ 4 miles devant nous. Sérieusement ? Dans tout cet océan, il fallait qu’il passe exactement sur nous ?
5ème jour
La navigation est paisible, le vent est stable. On maintient le Parasailor une nuit de plus. On se fait bercer par la houle.
6ème jour
C’est le deuxième jour où on dépasse les 160 miles en 24 heures. Enfin des distances normales. Le Parasailor vole toujours, et en y réfléchissant, je crois bien qu’on ne l’avait encore jamais laissé aussi longtemps.
On fête la moitié du parcours, le fameux « Bergfest » des Allemands : apéro du sommet, comme si on venait d’atteindre le haut de la montagne.
Un cargo de 190 mètres décide de faire demi-tour en pleine mer, à plus de 200 miles du Sri Lanka. On trouve ça bizarre.
Quelques visiteurs viennent ponctuer la journée : un oiseau, puis un gros groupe de dauphins, et encore quelques-uns dans la nuit.
En fin de journée, le décor change. De gros grains se forment à l’arrière. On affale le Parasailor et on passe au génois. On perd un peu en vitesse, mais dans ces vagues, c’est plus confortable.
Un bateau de pêche apparaît. Heureusement bien éclairé, parce que ces coques en bois sont presque invisibles au radar.
7ème jour
Il faudra attendre 12 heures avant de pouvoir renvoyer le Parasailor. Le vent nous pousse vers le sud, nous rapprochant doucement de la route des cargos.
La journée est tranquille. En fin d’après-midi, Stéphane décide d’affaler le Parasailor. Sur le moment, je ne comprends pas trop pourquoi… mais il a eu le bon instinct.
Le premier grain arrive avant la nuit, suivi d’un autre bien plus costaud : 30 nœuds de vent et une pluie battante. Il faut agir vite. Je pars au mât, en simple gilet de sauvetage – inutile de tremper des vêtements pour ça – pour prendre un troisième ris.
Quand je reviens, tout est détrempé. Pleuvant jusqu’à l’intérieur on a dû fermer les portes du carré. La chaleur et mes cheveux mouillés embuent toutes les vitres.
Le grain passe… mais le vent, lui, reste.
Dans la nuit, un cargo arrive derrière nous, exactement sur notre route. Impossible d’abattre sans affaler, alors je lofe de 30°. Ça devrait nous laisser une marge d’un à deux miles.
J’imagine déjà Stéphane se moquer : “tu stresses trop, tu gardes trop de distance”… Sauf que cette fois, j’ai bien fait d’anticiper.
L’alarme AIS se met à sonner à cause du cargo alors qu’un autre grain arrive… et au même moment, le programme de navigation (où je vois les signaux AIS des autres bateaux et le radar) plante. Le programme à nouveau en route c’est l’écran qui bug, plus de duplication sur la tablette. Me voilà à redémarrer l’ordinateur tout en réduisant le génois, sous la pluie, avec 8-9 nœuds de vitesse et à peine 100 mètres de visibilité.
Dans ces moments-là, savoir le cargo à plus d’un mile, ça rassure.
Les femmes de voileux le diront : ce genre de situation tombe presque toujours pendant leur quart.
8ème jour
Au matin, entourés de cargos, on croise un groupe de dauphins.
On passe la pointe sud du Sri Lanka un peu plus près que prévu. Un grand phare blanc apparaît au loin.
Puis viennent les pêcheurs. Pour les voileux, c’est le cauchemar… et je suis presque certaine que c’est réciproque. Eux ont leurs règles, leur logique, leur expérience. Mais quand nos mondes se croisent, on ne se comprend pas.
De jour, ça va encore, même si un pêcheur s’amuse à suivre tous nos changements de cap.
Mais dès la nuit tombée… c’est le chaos.
Un véritable champ de mines. Des lumières clignotantes partout. Des bateaux nous éblouissant de leurs torches. Est-ce qu’ils nous signalent quelque chose ou indiquent juste notre présence ?
À l’avant, j’éclaire notre voile en réponse : “OK, vous nous voyez ? Parce que là, vous nous éblouissez, on ne voit plus vos filets !”
Puis un laser vert apparaît, pointant frénétiquement la côte. Signal ? avertissement ? direction à suivre ? Impossible de savoir.
Stéphane vire de 90° vers la terre, espérant que c’est ce qu’il faut faire. De mon côté, je scrute l’eau à la recherche des flotteurs. Le courant nous pousse dangereusement près de l’un d’eux. Les torches s’agitent, le laser aussi.
J’éclaire : deux autres flotteurs sont juste là, à quelques mètres.
À ce moment-là, on peste. On aurait dû rester sur notre route et passer bien plus au large.
On finit par s’extirper de ce labyrinthe, longeant la côte malgré nous, croisant encore d’autres pêcheurs et filets.
Puis enfin, une ouverture. On s’échappe vers le large, laissant les filets derrière nous.
Le vent tombe. On avance au moteur, au milieu de cargos à l’ancre, et on croise le premier voilier depuis notre départ.
Le Sri Lanka nous aurait bien tenté. Mais entre la houle au port et les histoires de taquets arrachés, on a préféré ne pas s’y risquer.
Alors on se contente de ce qu’on a vu : un phare, des lumières et même un feu d’artifice.
9ème jour
Ce matin c’est « machine à laver en mode essorage ».
La mer est croisée et bien formée. On avance à 8 nœuds avec du courant contre nous, secoués dans tous les sens. À part ramasser ce qui tombe, on ne fait pas grand-chose.
Les prévisions annonçaient 1,3 mètre de vagues. Stéphane appelle un cargo pour vérifier. Le gars est adorable, il fait même une demande météo pour nous. Résultat : 1,3 mètre.
En réalité, on a plus de 3 mètres, avec des vagues qui dépassent les 4. On se fait balancer comme un jouet. Le cockpit se fait régulièrement arroser. Tout est salé, détrempé. Une vague passe par-dessus le toit, et comme Stéphane avait laissé une petite ouverture, c’est carrément une cascade qui lui tombe dessus, mouillant les instruments de bord.
On propose à Jost de viser Malé pour améliorer l’angle avec les vagues. Pas de réponse. On continue.
Laver la vaisselle avec ces vagues n’est pas facile, on fait le minimum, on entasse le reste dans le lavabo.
La nuit tombe, sans lune. Et toujours des cargos autour – on est sur la route de la mer Rouge. L’un d’eux arrive droit sur nous. On l’appelle. Ils ne nous avaient même pas vus. On modifie chacun notre cap.
Stéph et moi passons nos quarts de sommeil dans le salon. Stéphane a tenté le cockpit… jusqu’à la douche involontaire.
Depuis le canapé, il râle sur « mon style de conduite passant par tous les trous ». Je n’y peux rien. La route est mal pavée.
10ème jour
Après deux barracudas relâchés, on arrête la pêche. Tant pis.
Mais on avance bien : 183 miles en 24 heures, sous foc et avec trois ris. Un quatrième aurait été utile, on a quand même 6 Beaufort de 90° de vent apparent.
Si ça continue comme ça, on arrive demain avant la nuit. Et ça, c’est crucial : entre les récifs et le courant, on n’a aucune envie d’arriver de nuit.
À midi, on est à 34 miles derrière SERENITY. D’habitude on est plus rapides, mais pas sur cette traversée.
Le vent faiblit dans l’après-midi. Le soir, on repasse brièvement au moteur. Puis plus rien. Calme plat pendant presque 8 heures.
11ème jour : arrivée
Au matin, on n’est plus qu’à 7 miles de SERENITY, qui a ralenti pour la nuit.
À midi, le vent revient doucement. On suit Jost jusqu’à l’entrée de la passe. Et là, un groupe de dauphins vient nous accueillir.
On ancre à Uligam deux heures avant la nuit. Trois dauphins nagent encore autour des bateaux.
1’547 miles (2’865 km) parcourus en 10 jours, 9 heures et 40 minutes.
Moyenne : 6.2 nœuds.



