Nous quittons Porthmouth le matin tôt, car une cinquantaine de miles nous attendent. Nous partons avec 3 ris, car autour des îles montagneuses, le vent est instable et peut arriver par rafales très fortes et tournantes. Au départ, que 8 nœuds de vent, ça donne envie d’enlever les ris, ce que nous n’avons pas fait, 15-20 minutes plus tard, c’était 22 nœuds avec des rafales à près de 40 nœuds pour retomber à 6 nœuds et devoir remettre les moteurs en marche et ainsi de suite.
A un moment, on voit 2 voiliers un peu plus au large faire demi-tour, puis s’affairer aux voiles pour se remettre sur le bon chemin. Sous voile, nous naviguons à l’autopilote ou au régulateur d’allure qui garde le cap selon l’angle du vent donné. Quand le vent tourne à 180°, c’est ce qui se passe. A ce moment-là, nous étions sous moteur ce pourquoi nous n’avons pas fait pareil (au moteur, on règle l’autopilote selon le cap de la boussole). Mais ça nous était arrivé le long de la Guadeloupe tout comme le bateau qui était à nos côtés, qui en rentrant son génacker à toute vitesse, s’est retrouvé avec une poche d’air à l’intérieur. Je ne connais pas le terme en français, mais en allemand ils parlent de « guêpe ». Ça fait bizarre, car on ne s’attend jamais à ce que le vent fasse demi-tour.
Nous avons croisé 2 bancs de dauphins entre les deux îles. Ils ne se sont pas donné la peine de venir jouer à notre proue. Peu avant d’arriver à St. Pierre, voilà qu’un troisième banc de dauphins passe, et lui s’arrête quelques minutes pour jouer à notre proue.
Nous ancrons à St. Pierre, à l’avant de DIATOMÉE, bateau que nous avions rencontré à Las Palmas.
Saint Pierre de Martinique et son histoire
C’est une ville d’art et d’histoire. Au XVIIIème siècle, c’était le « Petit Paris des Antilles », la capitale économique de l’île, l’endroit duquel partait toute la marchandise martiniquaise exportée dans le monde. Une ville riche, les maisons étaient toutes faites en pierre et la plupart avaient déjà l’eau courante, ce qui n’était pas encore le cas en France ! Même l’électricité était courante dans les habitations, ils possédaient une bourse aux marchandises et même déjà le télégraphe.
Le 8 mai 1902, en l’espace de quelques minutes, la ville et ses 30'000 habitants n’existaient plus. Construit sur les abords du volcan de la Montagne Pelée, les gens n’ont pas pris en considérations les signes de réveil du volcan qui avait déjà fait plusieurs morts depuis un mois, et donnait des signes depuis le mois de janvier. La connaissance des volcans n’était pas celle d’aujourd’hui non plus. Vu la topographie, Saint Pierre était censé être protégée, plusieurs personnes ont fait l’erreur de venir s’y mettre en sécurité. Et puis il y avait aussi un enjeu politique, il y avait un 2ème scrutin électoral qui devait avoir lieu le 11 mai, ce pourquoi les autorités martiniquaises avaient refusé d’évacuer la ville.
Ce matin-là, à 8h05 les églises étaient pleines, car c’était le dimanche de l’Ascension. Eh oui, les messes commençaient à 8h00 ici ! Le volcan a explosé en direction de Saint Pierre, d’une force égale à 63x Hiroshima ! Les maisons, le phare et même les églises avec leurs murs très épais se sont écroulés par le souffle de l’explosion. Il s’en est suivi d’un gros incendie. Les bateaux à l’ancre ont été couchés par le souffle et ont coulé. Un bateau en chemin pour venir s’y ancrer a pu rebrousser chemin à temps pour aller avertir Fort-de-France que Saint Pierre n’existe plus.
Selon les sources, il y aurait eu 1, 2 voire 3 survivants. D’autres mentionnent les entrées à l’hôpital de Fort-de-France où il y en aurait eu un peu plus. Le plus connu des survivants est Cyparis, un prisonnier qui aurait été dans un des deux cachots de la prison. Les américains ont amené ce prisonnier dans leur pays pour exhiber « le condamné à mort seul survivant de Saint Pierre ». Mais d’autres sources parlent de Cyparis (qui aurait été qu’un petit délinquant et non un condamné à mort) qui s’était fait la belle pour se rendre à une fête à la ville d’à côté, ce pourquoi il aurait survécu. On ne peut être certain de l’histoire, car elle change beaucoup selon les sources. Mais il est vrai que ce serait surprenant qu’il ait survécu dans le cachot, quand on voit comment les grilles en fer forgé se sont tordues à la chaleur de l’incendie.
La ville a subi une autre explosion de la Montagne Pelée en 1920 ou 1921, cette fois à 173x la puissance d’Hiroshima. La Montagne Pelée est un volcan gris, il lance des bombes volcaniques (gros cailloux), et beaucoup de cendres (contenant des cailloux), mais pas de lave !
Je ne sais pas quand ils se sont remis à reconstruire et déblayer la ville. J’ai entendu parler qu’ils offraient maison & terres aux gens qui voudraient bien venir y vivre, ainsi que d’une famille ayant reçu une maison qui se trouvait au-dessus des ruines du théâtre et qui a dû être relogée quelques années plus tard lors du déblayage. Une fois qu’ils ont déblayé les cendres des anciennes rues, les maisons se retrouvaient 6 mètres au-dessus de la rue !
Ce qui rend les rues de la ville intéressantes, c’est de voir les maisons reconstruites en utilisant les ruines qui tenaient encore debout. La plupart des maisons possède un bas de mur des ruines. Certaines ruines sont restées en l’état, comme le théâtre, la prison, l’église du Fort, les bureaux du Génie et la maison coloniale de santé (appelée aussi la maison des fous). On se promène dans un musée géant, des ruines un peu partout, des vieilles ruelles avec des canalisations pour l’eau propre et l’eau sale. Il y a un monument qui a résisté aux explosions, c’est le pont des Roches, que nous avons emprunté à plusieurs reprises.
Martinique, Saint Pierre
Nous voici donc enfin à Saint Pierre, ville que nous n’avions pas encore visitée lors de notre premier passage en Martinique, et que je me réjouissais de visiter.
Nous avons été accueillis par JILOUMÉ (F) et ALUBIS (CH) qui étaient avec nous à Porthmouth, et qui nous ont informés que le lendemain, 116ème anniversaire de l’éruption, il y aurait à 8h00 une visite guidée de la ville avec l’entrée au musée Franck Perret gratuite. Je n’avais pas prévu visiter ce musée, car j’avais lu qu’il était vieillot et mal entretenu (je confirme). Mais là, pourquoi pas.
Nous étions un groupe d’une 20-30aine de personnes, guidé par une dame du service du patrimoine. Il y avait un ancien pierrotain (habitant de Saint Pierre) qui souvent, ajoutait des commentaires et petites histoires à ce que disait la guide. Le service du patrimoine s’adresserait souvent à lui quand ils ont besoin de savoir des choses, car il connaît bien sa ville !
Dès le début, un homme du groupe a commencé à me raconter plein d’autres anecdotes et informations. C’est un français habitant depuis 30 ans la Martinique et passionné par l’histoire pierrotaine. C’est aussi un artiste, il fait des tableaux avec du sable et de la terre de Martinique. Ce fut une visite très riche en informations et très intéressante. Au bout de 2 heures, nous étions au musée et pouvions y regarder tous les objets que l’archéologue américain Franck Perret a trouvés dans la ville. Le plus intéressant était la cloche, en fonte de bien 2cm d’épaisseur complètement déformée par l’incendie, un tas de clous soudés et des pots de terre-cuite soudés dans un genre de caillou. Malheureusement, nous n’avions pas le droit de photographier.
Après ça, nous sommes retournés vers les ruines du théâtre et de la prison, car au-dessus se trouvent les ruines de la maison du gouverneur, dans laquelle il y aurait une baignoire en marbre. La montée fut très pentue, la vue superbe, mais nous n’avons pas vu de baignoire. Lorsqu’on allait redescendre, on recroise le monsieur qui nous avait dit qu’à part la vue, il n’y avait rien à voir et avait souri quand j’ai parlé de la baignoire. Il est venu nous la montrer, c’était dans une dépendance bien cachée par les hautes herbes (plus de 2 mètres !). Quand nous avons vu la baignoire, nous nous sommes demandé comment ils ont fait pour la monter là-haut ! Pauvres esclaves !
Vers le quartier du Mouillage, endroit où les bateaux étaient chargés, il y avait la maison de la bourse. Ils ont reconstruit cet édifice avec les plans de l’époque. Le bâtiment est vraiment joli. A l’intérieur se trouve une exposition sur l’esclavage, beaucoup de choses à lire, alors j’explique en gros aux enfants « à l’époque les esclaves étaient traités presque comme des animaux » puis je lis un panneau où il est expliqué que les blancs regardaient la dentition des noirs, sentaient leur halène, et les marquaient au fer rouge. Le prix des esclaves variait selon le sexe et le bien portant de l’esclave. Sur quoi j’ai dû corriger ma phrase aux enfants « à l’époque les esclaves étaient traités comme des animaux ! ». Franchement, j’ai honte de nos ancêtres !
Un jour, Elina et moi sommes allées nous promener. Nous avons été voir la cathédrale du quartier du mouillage, qui a été reconstruite en gardant les murs qui tenaient encore et qui contient les plus beaux vitraux que nous avons vu. Puis les ruines des bureaux du Génie et la maison coloniale de santé, dont les cachots et les chaises nous faisaient frissonner. Nous avons aussi été voir la rue Mont-au-ciel. Nous avons fait de chouettes rencontres. Ici les gens sont ouverts, on part en conversation très facilement, les gens sont adorables, ce n’est pas comparable aux autres endroits en Martinique où nous avions été. Voyant que nous regardions un manguier de près, un homme est sorti de sa maison avec son instrument pour cueillir les mangues et nous en a cueilli quelques-unes. Certaines sortes de manguier font des fruits qui pèsent près d’un kilo ! Malheureusement ce n’est pas encore la saison pour cette sorte, car dans notre famille, c’est notre fruit préféré. Quand j’en coupe, je dois bien diviser les parts de chacun sinon les enfants se battent ! Alors imaginez une mangue d’un kilo ! Elina salivait déjà rien qu’en entendant parler le monsieur.
Un jour alors qu’on montait sur le ponton, on voit une autre annexe arriver, un papa et 3 filles. Puis Cyliane me dit, je les connais, on s’est déjà vus ! Je regarde le papa et une des filles, inconnus. Ils sortent et je lui demande, sur quoi les deux autres filles se retournent et c’était clair. Les deux des plus petites étaient venues jouer avec une autre fille à bord avec Cyliane lors de notre escale à Mindelo au Cap Vert ! Je m’étonne toujours de retrouver plein de bateaux, le monde des plaisanciers est petit. Sera-ce pareil en Pacifique ? J’en doute, car beaucoup d’entre-eux vont refaire la transat pour retourner en Europe.
Centre de Découverte des Sciences de la Terre
Ce centre ou musée est la raison pour laquelle je voulais absolument m’arrêter dans cette ville. Une fois l’école finie, nous y sommes partis pour une après-midi « sciences ». La partie du bas est consacrée aux tremblements de terre et autres catastrophes naturelles. L’étage d’en haut est consacré à l’éruption de la Montagne Pelée et contient une salle de projection où nous avons vu un film de 52’ sur l’éruption et les liens avec les autres volcans de la chaîne, dont plusieurs ont aussi eu une éruption quelques jours avant et après la Montagne Pelée (p.ex. l’éruption à St-Vincent a eu lieu 1 jour avant la Martinique). Il y avait aussi une chambre avec plein de choses à expérimenter pour les enfants et une salle pour des expositions temporaires, que nous n’avons malheureusement pas eu le temps de faire. Nous avons passé bien 4h dans ce centre et nous n’en avions pas assez vu. Notre regret est de ne pas avoir écourté l’école pour y aller plus tôt. Les enfants ont adoré et nous aussi !
Retrouvailles avec Louve, Gilles et leur famille
Cette-fois, nous avions plus de temps à consacrer à nos connaissances de Las Palmas. Louve, Valérie, Elric et Gilles sont venus souper au bateau. Nous avons passé une super soirée en leur compagnie. Quelques jours plus tard, Louve et Elric sont venus nous retrouver à la nage, puis nous sommes partis à deux voitures, pour nous rendre chez eux. Malheureusement Valérie n’était pas là, comme c’est une volcanologue très connue, elle avait dû se rendre à un congrès.
Nous avons passé une super soirée et mangé une bonne lasagne chez eux, en compagnie de Pierre et sa fille Malou, des français habitant en Martinique depuis 18 ans, qui ont beaucoup voyagé dans le monde avant.
Gilles faisant régulièrement des expéditions pour apnéeistes en Antarctique à bord de son bateau, il a connu Pierre lors de sa première expédition, Pierre étant venu comme médecin pour l’équipage. Gilles et Pierre nous ont conté plein d’anecdotes de leur expédition. D’un côté ça donne envie, mais d’un autre, on se dit qu’il faut être complètement fou.
Quant aux enfants, ils se sont amusés avec les 5 petits chatons et ont eu beaucoup de peine à repartir sans en prendre un. Louve et Gilles n’aidant pas, car ils désirent les donner. Gilles nous dit que c’est le meilleur anti-cafard qui existe sur un bateau (il a eu un chat sur son bateau). Oui, c’est tentent, mais suivant les pays dans lesquels on va arriver, ça risque de poser problème. Et est-ce qu’un chat est vraiment heureux sur un bateau ?
Corvée d’eau et de lessive
Nos réservoirs d’eau quasi vides, nous ne voulions pas utiliser notre dessal au mouillage de Saint Pierre. Avec la pluie, la rivière a amené beaucoup de terre dans la mer et de plus, là où nous étions, ça ne sentait pas très bon. Gilles nous a informé où on pouvait se ravitailler en eau.
Stéphane se faisait déjà du souci, nous n’avons pas de jerricans pour l’eau, nous en avons déjà plein pour le diesel et l’essence, on ne veut pas encore s’encombrer de ça. Pas de souci, je garde les grosses bouteilles d’eau 5, 6, 7 et 8 litres que Stéph a déjà voulu jeter à plusieurs reprises! Nous en avons 3 que nous remplissons directement de la dessal pour boire (sans passer par les réservoirs), mais moi, j’en ai plein de vides cachées dans mes réserves de nourriture ! Car c’est dans ces bouteilles que je conserve ma farine, riz, semoule etc…
C’est muni de nos 16 bouteilles vides, qu’Elina, Stéphane et moi partons en dinghy s’amarrer au ponton. Nous avons laissé Stéph au ponton, car il a mal au dos. Elina remplit les bouteilles au robinet et moi je fais les voyages. Nous avons fait ainsi, 4 voyages sur 2 jours pour remplir un de nos réservoirs. Le second peut contenir uniquement l’eau de notre dessal, car on doit le rincer avec sa propre eau, et s’il y a du chlore dedans, ça casse les membranes.
Quand on porte ainsi 300 litres d’eau, on comprend encore mieux pourquoi il faut économiser l’eau sur un bateau !
Lors d’une promenade, j’avais été voir les prix des laveries. Une machine de 18kg à 9€, impossible de faire moins cher sur le bateau. J’ai pu laver tout notre linge, le lit d’Elina et celui de Cyliane dans une seule machine. Au bateau, j’aurais dû faire 3 machines, faire tourner la génératrice environ 4 heures et utilisé 150 litres d’eau ! Si on calcule l’eau du dessal et la génératrice, une machine nous revient à € 22.- ! Et pour quelques Euros de plus, j’ai même pu faire sécher une bonne partie de la lessive. C’est très agréable, car vu qu’on avait un vent dans les 20 nœuds, je ne pouvais pas bien pendre le linge entre les haubans et les voiles à l’avant, là où j’ai le plus de place.
J’ai profité du temps de la machine pour aller faire quelques achats lourds, vu que j’avais notre diable pliable. Je suis revenue au bateau avec mes commissions et linge, chargée comme un mulet !
Le lendemain, je retournais à la laverie avec les housses de nos coussins extérieurs. Comme nous mangeons dehors, les housses sont toujours sales. Dès qu’on a assez d’eau, nous les lavons à la main en les frottant avec une brosse. Cette-fois, nous les avons démontés et testé de les laver en machine et c’est bien plus pratique ! Même à la laverie, j’y ai fait une rencontre très intéressante. Les gens ici sont vraiment adorables !
Des jours fériés et des ponts
Stéphane s’est fait mal au dos lors de notre escale en Dominique. Ça lui arrive 1-2 fois par année, en Suisse il va chez notre amie chiropraticienne qui lui remet la vertèbre en place et tout va bien. En Dominique, nous n’avons même pas cherché à consulter. Je le massais comme je pouvais avec du Pirom. Arrivés à St. Pierre le lundi soir, nous pensions chercher un kiné, chiro ou ostéo rapidement. C’était râpé, le lendemain c’était le 8 mai. Cette date qui coïncide avec l’histoire de St. Pierre est un jour férié en France, à cause de la guerre ! C’est donc le lendemain que Stéph part à la recherche d’un praticien et il revient bredouille. Il y a bien des Kinés, qui disent que c’est quelque chose pour l’Ostéo. Puis l’Ostéo qui dit « vous voyez, lundi on a fait le pont, mardi c’était férié, aujourd’hui on est ouvert exceptionnellement, demain c’est férié et vendredi on fait le pont ». Ah bein oui, vu comme ça, c’est clair qu’ils ne peuvent pas bosser beaucoup ! Même pas le temps de prendre un cas qui prend 10 minutes !
Stéphane prend son mal en patience et on verra si on trouve quelqu’un quand on sera au Marin.
Lors de mon appel avec ma maman, j’ai appris que ce jeudi férié, c’est l’Ascension ! C’est là qu’on voit qu’on vit vraiment hors du temps. Mes enfants ont eu école pendant Pâques et l’Ascension, et congé à d’autres jours qui nous arrangeaient.