Củ Chi : tunnels, pièges et histoire qui marque


On est de retour à Ho Chi Minh-Ville ; un bus vient nous chercher dans un quartier proche de l’hostel pour aller visiter les fameux tunnels de Củ Chi.

Agent Orange

Le guide commence par nous expliquer qu’on fait d’abord un arrêt dans un atelier qui emploie des personnes handicapées par l’Agent Orange – un défoliant à base de dioxine pulvérisé massivement par les Américains pendant la guerre (1961-1971). Leur objectif : détruire la végétation pour priver les Vietnamiens de cachettes et de nourriture, et affamer les combattants du Viêt Công.

Ils ont largué environ 80 millions de litres de produits chimiques toxiques (dont 61 % d’Agent Orange contenant 366 kg de dioxine) sur près de 26 000 villages et 3 millions d’hectares – un quart du Sud-Vietnam. La dioxine s’est retrouvée dans l’air, l’eau, le sol et la chaîne alimentaire. Résultat : des générations entières de malformations congénitales, handicaps, cancers, problèmes de reproduction. Encore aujourd’hui, on voit beaucoup de personnes touchées par ces séquelles, même si la pulvérisation a cessé il y a plus de 50 ans.


Atelier de tableaux en coquilles d’œufs


On s’arrête donc dans cet atelier pour voir la fabrication des tableaux en mosaïque de coquilles d’œufs. Ils utilisent les différentes teintes naturelles (blanches, beiges, brunes), parfois fumées pour des nuances plus foncées. Tout est fait à la main : tri des coquilles, collage de minuscules morceaux pour créer des motifs, ponçage, application de résine, nouveau ponçage… Un tableau peut prendre plusieurs jours. Il y en a de toutes tailles, du petit souvenir au grand tableau décoratif. C’est minutieux et assez fascinant.

L’atelier est émouvant : ces gens fabriquent ces tableaux avec patience malgré leurs handicaps.


Les tunnels de Củ Chi


C’est le spot touristique incontournable de la région – et on comprend pourquoi vu l’histoire.

Le site est en pleine forêt ; les groupes passent d’un « spot » à l’autre avec leur guide. Tout est dispersé (et même doublé par endroits) pour éviter les files d’attente. On voit des chars américains piégés par la végétation. À l’époque, il y avait très peu d’arbres : les Américains avaient tout défolié avec l’Agent Orange. La nature a repris ses droits depuis.


Les tunnels

Le guide nous plonge dans l’histoire ; on change d’époque, on s’y croit. Les Américains en supériorité numérique et technologique, les Vietnamiens qui font avec les moyens du bord. Les Vietnamiens, plus petits, creusent des centaines de kilomètres de tunnels (certains allaient jusqu’au Cambodge). Ils font aussi des faux tunnels plus larges et visibles qui se rétrécissent progressivement pour piéger les soldats américains.

Les tunnels passent par des cuisines, des salles de réunion, des infirmeries… On peut tester plusieurs sections : trois niveaux de difficulté, séparés par des pièces où on peut ressortir. La moitié du groupe essaie le premier tunnel (le plus large) ; certains font déjà demi-tour. Nous ne sommes que quatre à faire toute la longueur : un Vietnamien habitant aux USA et nous trois. Le dernier tronçon est vraiment étroit, sombre, sol irrégulier. On rampe, on sent l’oppression – impressionnant de penser qu’ils vivaient là-dessous.


Les cuisines

Ils cuisinent au feu, mais la fumée les trahissait. Ils ont creusé des galeries d’évacuation qui dispersent la fumée loin du campement – ingénieux pour ne pas se faire repérer.


Les pièges


Le guide nous montre les pièges ingénieux : aucun n’est mortel sur le coup, mais ils blessent gravement et provoquent des infections. Le but : semer la peur et ralentir les Américains. Exemples : trous avec pieux, trappes camouflées, cadres de clous articulés qui tombent quand on ouvre une porte à coup de pied (retenant la partie du haut, l’autre plante dans le bas-ventre)…


Les cachettes

Ils ont creusé des trous cylindriques étroits pour se cacher. L’entrée est calibrée sur la taille du plus gros de la troupe vietnamienne – trop petite pour un soldat américain ou pour nous. On peut tester, ils ont élargi les entrées pour les touristes, mais c’est toujours minuscule. On descend dedans, on referme le couvercle avec des feuilles mortes par-dessus, de l’extérieur, rien ne se voit. 


Les armes


Ils récupéraient des restes d’obus et les transformaient en mines ou pièges. Tout était réutilisé : rien ne se perdait.


Souliers audacieux en pneu


Les pneus étaient recyclés en sandales. Ho Chi Minh en aurait porté jusqu’à sa mort. Astuce : ils inversaient la moitié des semelles. Selon les traces au sol, la moitié de la troupe marchait dans un sens, l’autre dans l’autre – ça rendait la traque plus dure pour les Américains.


Quand on y pense…

Tout était gagné d’avance pour les Américains : supériorité numérique, armes modernes… Et pourtant, l’intelligence et la débrouillardise vietnamiennes les ont surpassés.


Histoire triste – âmes sensibles, sautez ce paragraphe

Le guide nous raconte une histoire vraie, transmise par son oncle qui l’a vécue. Une femme enceinte est traquée par les Américains. Elle fuit dans les tunnels sur des kilomètres, à quatre pattes dans le noir. Arrivée dans une cachette, les résistants la gardent malgré le danger. Elle accouche. Le bébé crie, met tout le monde en péril. La mère l’étouffe pour sauver le groupe. Par la suite, elle n’a pas supporté son geste et s’est pris la vie.

C’est dur à entendre. Le guide le raconte avec émotion – ça marque.


Musée des restes de la guerre


N’ayant jamais vraiment entendu parler de l’Agent Orange avant (l’histoire n’a jamais été mon fort, et la guerre du Vietnam n’était pas au programme), je suis les conseils du guide et file au War Remnants Museum.

Les enfants préfèrent rester scotchés aux écrans à l’hostel plutôt que de continuer le cours d’histoire. Je ne leur en veux pas ; j’aurais fait pareil à leur âge. Je prends un Grab moto pour arriver à temps.

Devant le musée : chars, avions, hélicos militaires exposés. Je file directement à l’étage de l’Agent Orange pour en apprendre plus.


On y voit que six agents chimiques ont été pulvérisés (Agent Orange en tête), dont quatre contenaient de la dioxine. Il y a plein d’images de gens nés après la guerre : malformations, handicaps, cancers. La dioxine perturbe le système hormonal et génétique ; elle reste dans l’environnement, passe dans la chaîne alimentaire, et provoque des déformations chez les bébés même des générations suivantes.


Le musée couvre aussi le reste : 3 millions de Vietnamiens tués (dont 2 millions de civils), 2 millions blessés, 300 000 disparus. 800 000 tonnes de bombes non explosées qui polluent encore 6 millions d’hectares. Des villes, hôpitaux, écoles, pagodes détruits. Plein d’images émouvantes. Une banderole géante sur une route : « Indépendance ou mort ». Ça frappe.

C’est lourd, mais nécessaire. On sort avec un mélange de tristesse et de respect pour ce que ce pays a traversé.


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