On avait rendez-vous avec Au Wei, le gréeur, pour remâter le bateau deux jours avant le départ de Stéphane au Vietnam, lui laissant le temps de boucler ce « chapitre » avant de partir.
Pour ne pas changer les habitudes, le rendez-vous a été reporté. On remâte pendant l’absence de Stéphane. Ça ne m’enchante pas vraiment : Stéphane a des yeux de lynx pour contrôler ces choses. Mais avec tous les retards qu’on accumule, on ne veut pas risquer de devoir encore attendre une énième absence du gréeur. On ne peut pas non plus remettre le bateau à flot sans mât, car les câblages stabilisent les coques.
Remâtage
Il ne pleut pas, c’est déjà ça. La grue arrive, les employés sont là avec Au Wei. Cyliane et Timeo filment depuis le bas, je suis sur le bateau : je filme d’un œil et de l’autre j’essaie de surveiller ce qu’ils font.
Alors qu’ils essaient de mettre les haubans, quelque chose coince. Je vois une corde qui pourrait en être la cause. Je m’approche d’Au Wei pour l’en informer. À peine ai-je commencé ma phrase qu’il me rembarre d’un ton sec : « Je sais ce que je fais ! » Il a une voix forte ; quand il est quelque part au chantier, on le sait, on l’entend. Il crie souvent. Du coup, je me tais et croise les doigts pour que tout se passe bien.
Accrochage de l’étai
Le mât tient. C’est maintenant le moment d’accrocher l’étai du Génois (le câble qui maintient le mât à l’avant). Notre voile est enroulée sur un tube placé autour de cet étai.
Un employé est hissé en haut du mât pour l’accrocher. Pendant sa montée, il arrache les protections en plastique noir qu’on avait mises pour protéger le mât des sangles de la grue. Il balance le plastique en bas, et personne de l’équipe ne les ramasse ; ça reste là jusqu’au prochain coup de vent. Bien sûr, je les ai ramassés pour les mettre à la poubelle, qui se trouve à deux mètres du bateau.
Des employés sont à l’avant pour accrocher le bas de l’étai et de le tendre correctement. Au bas du tube se trouve l’enrouleur électrique (notre ancien propriétaire était navigateur solo, il avait fait installer la voile sur enrouleur électrique).
La bôme pour le lendemain
Il fait très chaud, c’est la raison pour laquelle Au Wei m’informe qu’ils mettront la bôme le lendemain. La grue est encore là ; n’est-il pas plus simple de la mettre tout de suite ? « Mes employés la monteront sur le bateau », me répond-il. Décidément, je n’aimerais pas travailler pour lui.
Je suis à l’heure le lendemain et j’attends. Il pleut un peu. Pour changer, Au Wei a du retard. Le voilà qui arrive, fait un signe et part directement sur un autre bateau !
Hissage de la bôme sur le bateau
Il est enfin prêt pour monter la bôme – la raison du retard cette fois, c’est la pluie.
Les employés installent de gros bidons à côté de la coque, puis empoignent la bôme à plusieurs. Cette pièce pèse son poids ; ils galèrent à la monter sur OLENA perché si haut sans abîmer la coque.
La bôme est en place, mais tout n’est pas correct
Une fois en place, il faut enfiler le gros axe qui la maintient au mât. Ayant du jeu à cet endroit, Stéphane avait préparé des cales, mais avec la peinture c’est devenu juste. Au Wei jure et jure, mais ne pense pas à enlever une cale. Il finit par y arriver, mais comme c’est trop serré, la cale cassera au bout d’un certain temps de navigation.
Malheureusement, je n’ai pas fait assez attention : les cordages d’un des côtés du lazy jack (les cordes qui retiennent la voile et le sac sur la bôme) se retrouvent du mauvais côté. Pourtant Stéphane avait tout bien préparé et maintenu. Quelqu’un a dû les enlever. Un employé et Stéphane seront bons pour remonter au mât, désenfiler les cordes, les passer du bon côté et les remettre.
L’enrouleur électrique est monté dans le faux sens
Malheureusement, les yeux de lynx de Stéphane m’ont manqué et je ne m’étais pas rendu compte qu’ils avaient mis l’enrouleur électrique à l’envers : l’avant de l’enrouleur regarde vers l’arrière.
Stéphane le fera remarquer à Au Wei, qui lui répond que c’est comme ça que ça doit être monté. Pour finir, c’est Stéphane qui le retourne.
Il manque une bague
Autre problème : le tube sur lequel on monte la voile a un diamètre plus large que l’étai. Il faut y mettre une douille. Le nombre de fois que Stéphane le lui a rappelé, car il faut le faire avant de sertir l’embout d’attache ! « Oui oui, j’ai ce qu’il faut, c’est dans ma voiture. » L’attache a été sertie sans la bague, puis ils l’ont monté. Je ne le savais pas, je n’ai pas contrôlé et je n’aurais rien pu y changer.
Stéphane, de retour, l’a vu tout de suite : il suffit de bouger un peu le tube pour sentir le jeu. Je le hisse en haut du mât pour confirmation. Il envoie les photos à Au Wei : « Pas de souci, on le coupe en deux et j’envoie mes employés pour le mettre. »
Ce que personne n’a réfléchi : quand on coupe un cercle en deux dont le trou central a la bonne dimension, puis qu’on remet les deux moitiés ensemble, le trou devient plus petit et coince sur l’étai. Stéphane a dû remonter une fois de plus en haut du mât pour démonter cette pièce, agrandir le trou, puis la replacer.
Les moteurs électriques de l’enrouleur ont pris l’eau
De retour dans l’eau, on remonte les voiles. On hisse le Génois sur le rail du tube, puis on l’enroule électriquement. Ça fait un bruit horrible, comme si plein de bouts métalliques se promenaient dans les pignons.
On finit par aller chercher l’appareil qui permet de l’enrouler à la main en tirant une corde sans fin. C’est pénible, il faut faire tant de tours pour un seul petit tour de voile.
Stéphane ouvre le moteur : horreur, plein d’eau en ressort, tout est rouillé. On voit à la couleur de la rouille jusqu’où l’eau est montée. La partie des moteurs a un joint étanche, l’eau ne peut pas y pénétrer quand il est debout, ni si on le couche correctement comme indiqué par le fabricant. Mais voilà, le gréeur l’a couché dans le faux sens, et avec toute la pluie de la mousson, l’eau est entrée petit à petit en suivant les fils électriques.
Là, on rage. L’enrouleur coûte dans les 16 000 CHF ; on avait déjà payé cher les pièces de rechange quand la courroie avait cassé. Quelle misère ! Et Au Wei qui trouve encore des excuses. Même le directeur de la marina s’y met : « Si c’est rouillé, c’est de l’eau de mer. »
Mais les marques de rouille ne trompent pas : si c’était de l’eau de mer, les traces du niveau d’eau seraient dans l’autre sens. Là, c’est clair que c’était quand il était couché.
Mon Stéphane revenu du Vietnam tout radieux est à nouveau dans le même état qu’avant son départ, le moral dans les chaussettes. On ne lui en veut pas, on comprend, mais ce n’est pas drôle. Le vase déborde. Où sont les entreprises qui bossent correctement et qui assument leurs erreurs ? Une fois de plus, je ressors mon « étonnamment, on était bien mieux servis à Fidji ». Qui l’eût cru d’avoir un meilleur service au carénage à Fidji qu’en Australie et en Malaisie ?
On fait réparer les moteurs électriques
Stéphane démonte le tout, nettoie la rouille et prend soin de tout l’engrenage et de ce qui fait fonctionner l’enrouleur.
Notre voisin américain nous donne l’adresse d’une entreprise qui refait les moteurs électriques. Les deux moteurs démontés, Jost et lui s’y rendent avec beaucoup de scepticisme.
Surprise ! L’entreprise refait vraiment le bobinage des moteurs électriques. Ils voient des employés travailler sur de petits et de très gros moteurs. Le moral remonte avec l’espoir.
Le lendemain, les moteurs sont prêts. On les teste : ça roule comme sur des roulettes. Là, le moral remonte encore d’un cran.
La facture, on la déduira du reste qu’on doit à Au Wei.



