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En confinement

publié le 28 mai 2020 à 09:40 par Sailing Olena

Le confinement strict a duré jusqu’au 19 avril. Pendant un peu plus de 4 semaines, nous étions tous confinés sur nos bateaux, comme je l’ai déjà écrit sans avoir le droit d’aller se baigner ni d’aller à terre, sauf une fois par semaine, une seule personne pour aller aux achats de produits de première nécessité.

 

La VHF

Nous n’avions pas le droit de se visiter les uns les autres. Mais nous avions la VHF ! Cette radio similaire à des walkie talkies mais sur des fréquences maritimes. En temps normal, dans une baie avec un certain nombre de bateaux, elle est bien utilisée, mais là, les ondes devaient pas mal chauffer. On était tant à l’utiliser en même temps que parfois il avait des interférences, nous entendions des bouts de conversations qui se tenaient sur d’autres fréquences !

Ce n’est pas allé long que nous avions des activités par VHF. Chaque soir nous avions le trivia, les américains adorent ça, c’est comme le jeu Trivial Poursuit, juste la partie des questions. Chaque soir un autre bateau organisait le jeu. Comme c’est très américain, il n’est pas toujours facile pour nous de connaître les réponses, mais nous y avons participés plusieurs fois quand le sujet était sur des choses ou endroits que nous connaissions. Ainsi nous avons une fois finis second puis une fois nous avons gagné. Nous écoutions régulièrement car c’était très amusant. Ceux qui ne savaient pas les réponses répondaient par des trucs à faire mourir de rire, certains étant champions en la matière. Un soir il nous fallait répondre en faignant l’accent français, nous ne pouvions pas ne pas y participer ! Elina et moi nous sommes appliquées à avoir l’accent français, mais c’était dur, car toutes les deux ayant grandi bilingue, nous avons un accent mélangé suisse-allemand & français quand nous parlons l’anglais. Néanmoins, nous avons gagné la partie « accent français ».

Il y a eu des heures de tchat pour femmes, dont je n’ai jamais pris part car en plein milieu de matinée, où j’étais occupée avec l’école des enfants. Des hommes ont fait des tchats techniques sur des sujets divers, passant de la pêche à la maintenance du bateau.

Puis est né « paradise radio », une émission de radio (anglophone) entièrement faite par les voileux pour les voileux, qu’on faisait 3 fois par semaine. Il y avait de la musique, jouée par les voileux (ukulélé, guitare, violon, accordéon, chant), les nouvelles, des petits cours de français donnés par un québéquois et des petits cours de marquisien donnés par notre ainée, Elina. Les moments les plus passionnants étaient les interviews de gens au mouillage. Nous avions Mike, un ex champion de snow-board, et plusieurs ex-participants aux jeux olympiques (voile et snow-board), un professeur de chirurgie du cœur à la retraite, et des tas de marins avec des histoires passionnantes. Les interviews de Georgio, notre chirurgien du cœur, étaient si émouvantes qu’on ne pouvait retenir de laisser couler les larmes, quand il nous racontait une des transplantations qu’il a effectué ou comment il a sauvé un petit de garçon de 8 ans avec une fusée dans le cœur, et surtout de la suite de ces histoires ! Son accent italien, malgré les années passées aux USA où il pratiquait, ajoutait au charme de ses récits. Avec le déconfinement progressif, la radio s’est arrêtée et la dernière émission était très émouvante. Nous avions reçu des messages de nos copains qui avaient dû se rendre à Tahiti (obligés par la loi pendant la crise) que nous avons lus. Thierry de DEO JUVANTE, le bateau arrivé avec nos amis LIBECCIO, m’a choisi pour lire son message.

A force de converser, nous connaissions les voix de beaucoup de nos voisins au mouillage, mais pas les visages de plus de la moitié d’entre eux, car il y a eu beaucoup de nouveaux arrivés, qui pour la plupart ont dû repartir à Tahiti après leur escale plus ou moins longue.

Les français n’ont pas vraiment participé à tout ça, ils sont moins « communauté de voileux » que les anglophones, beaucoup disent que leur anglais n’est pas suffisant et beaucoup disent ne pas allumer la VHF. Donc si vous croisez un français ayant confiné à Taiohae comme nous, il n’aura pas forcément eu la même expérience que nous.

 

Full moon party

Un soir nous avons eu une fête virtuelle par VHF. PERIGEE, un bateau australien, qui a pour habitude de faire un apéro à chaque pleine lune, où nous avions déjà été avant le confinement, n’a pas voulu faire exception et l’a transformée en fête virtuelle. Tout le mouillage y était invité, il avait annoncé le canal VHF d’arrivée en annexe ainsi que les canaux VHF des pièces virtuelles de son bateau. Il y avait même un salon pour francophones et un pour les germaniques, sans oublier le bar à musique ! Dès l’heure de la fête, on entendait les bruitages de moteurs sur le canal VHF d’arrivée qui annonçait un nouvel arrivant à la fête. Martin, un suisse-alémanique sous pavillon américain (ils habitent aux USA depuis près de 17 ans) jouait de l’accordéon, parfois des Schwitzoises, parfois des chansons actuelles, au « bar à musique ». La fête virtuelle fut un succès ! On s’y est tous pris au jeu, l’une se serait coincée dans les WC, qui auraient débordés, puis atterri dans l’eau jusqu’à ce qu’un « nouvel-arrivant » la voit nager et « appelle » les pompiers… un délire collectif. Le lendemain, on continuait en ce sens et les gens n’ayant pas participé n’y comprenaient rien. Même un mois plus tard, un nouvel-arrivant me demande « t’as entendu les loup-garous à la VHF l’autre soir ? », j’ai mis un moment à capter que oui, à la pleine-lune suivante, l’organisateur avait fait le cri du loup-garou sur le canal de veille et certains y ont répondu. Un peu de folie délirante en ces moments solitaires, car plusieurs bateaux dans la baie sont de navigateurs solos, ça fait du bien !

 

Le cruisers net

Comme à beaucoup d’endroit, Nuku Hiva tient un cruisers net (réseautage) le matin, où nous recevons les informations qui concernent les voileux (météo, puces, activités, recherche d’équipiers et informations locales nous concernant). Ce sont des volontaires qui l’animent.

Parfois ils recherchent de nouveaux animateurs, car les animateurs voyagent, tout comme nous. A certains endroits, l’animateur est local, à Nuku Hiva, Kevin du Yacht Service s’en occupe, mais il n’anime pas tous les jours !

Et voilà qu’un jour j’entends que c’est Thierry, notre copain Belge de DEO JUVANTE qui anime le net. Je l’ai trouvé courageux, car ce n’est pas sa langue. Il le fait très bien, mais on sent que ce n’est pas un anglophone, ça ralenti un peu le tout. Là je dis à Stéphane « c’est exactement pour ça que je ne ferai jamais le net ».

Quelques jours plus tard, Thierry a reçu l’avis du département maritime qu’il devait se rendre à Tahiti. Un autre « net controler » (animateur de réseautage) m’écrit « Thierry doit partir, on veut que tu le remplaces, c’est toi qu’on veut !» et là il m’a sorti tous les points pourquoi moi. Je lui ai bien fait part de mes craintes, car quand certains anglophones parlant dans leur barbe avec une VHF qui fait des interférences vendent des trucs que je ne connais pas, je me vois mal répéter en résumant ce qu’ils veulent. « Pas de souci, tu te débrouilleras très bien ». Comment dire non ? Alors j’ai dit oui. J’ai reçu le script et je me suis lancée à l’eau.

Les nets pendant le confinement donnaient un peu plus de préparation, car il fallait s’informer des changements par rapport au Corona, ou lorsqu’un nouveau décret sortait, il fallait chercher ce qu’il en était pour nous. Pendant le net il y avait aussi plein de questions dont on ne connaissait pas forcément les réponses. Mon ordinateur m’a fait des siennes, je me suis retrouvée à 5 minutes de l’heure du net avec un ordinateur en pleine mise à jour alors que mon script était sur l’ordinateur en question ! J’avais pour but personnel de le faire de plus en plus court, j’étais toute heureuse quand j’arrivais en-dessous de 20 minutes en avril, à mi-mai j’ai réussi à le faire en 10 minutes. Bien sûr, tout ne dépend pas de moi, car tout le mouillage y participe dans diverses sections.

Je suis actuellement la voix du mardi, la seule femme et non anglophone du net en ce moment.

 

Les nouveaux arrivants

Pendant le confinement strict, le net controler devait accueillir les nouveaux-arrivants au mouillage, en leur donnant les informations concernant la situation. Il nous fallait recueillir leurs informations pour les transmettre à Kevin du Yacht Service, qui faisait le relai, bénévolement, avec les affaires maritimes du pays. L’unique douane du pays se trouvant à Tahiti, ce sont les gendarmes qui font nos entrées en territoire polynésien. Puisque la Polynésie française a fermé ses frontières, les gendarmes ne font plus d’entrées et ne s’occupent plus des voileux.

Les voiliers continuaient à arriver malgré la fermeture des frontières, car la plupart d’entre-eux sont partis du continent avant la fermeture. Ils ne peuvent pas s’arrêter au milieu de l’océan pour attendre, ni vraiment faire demi-tour, et à quoi bon puisque les autres pays ont aussi fermé leurs frontières.

Voilà un bateau en vue sur l’AIS, un monocoque américain nommé MAYA. Je l’appelle ! La femme, toute heureuse d’entendre la voix de quelqu’un les accueillir, a eu très plaisir. « Quel bien ça fait après cette longue traversée » qu’elle me dit. Ca réchauffe le cœur, car au fond de moi je me disais « de quoi tu te mêles ? ». Je lui passe les infos du mouillage, elle me donne les informations que je lui demande et à ma remarque comme quoi le nom du skipper est très suisse, elle me dit que oui. Après avoir mouillé, on se recontacte, je leur passe le reste des informations du lieu et de la situation. On papote et après un bon moment, on vire au suisse-allemand. Ce sont des Suisses ! Expatriés aux USA depuis 17 ans. Trop drôle.
Avec eux, nous étions 5 bateaux de suisses au mouillage, mais uniquement deux sous pavillon Suisse.

En début du week-end pascal, un jeune couple d’anglais arrive sur le petit voilier TREOGGIN, après 6 semaines de traversée ! Ils ont reçu l’autorisation du département des affaires maritimes à Tahiti de mouiller pour s’approvisionner pendant 48 heures. Ensuite ils doivent partir soit à Tahiti, soit quitter le pays. Ce couple, partis en voyage pour un temps limité ont décidé de repartir en traversée d’environ 7 semaines pour se rendre au Canada, espérant trouver une frontière ouverte d’ici leur arrivée et profiter de la côte canadienne plutôt que de perdre des mois à attendre à Tahiti. 48 heures c’est court pour faire le plein d’eau, de diesel et de nourriture en week-end pascal alors qu’on est autorisé à aller à terre une fois par semaine par bateau et uniquement une personne. Ils ont demandé de l’aide sur le canal de veille. Beaucoup les ont aidés, nous leur avons fait 300 litre d’eau douce, d’autres leur ont procuré des cartes marines du Canada, car cette destination ne faisait pas partie de leur projet et ils n’étaient pas préparés. 48 heures plus tard, ils quittaient le mouillage, malgré le trop peu de vent, beaucoup leur souhaitaient tout de bon à la VHF. Ils nous ont écrit début mai, ils n’étaient pas encore arrivés.

 

Communauté bien organisée

Une organisation s’est très vite mise en place entre nous, facilitée par l’aide des locaux.

Les gendarmes ne voulaient pas plus 2 annexes amarrées. Nous faisions des allers-retours, déposant les personnes et laissant les 2 places aux navigateurs solos, car il était interdit de transporter des gens de bateaux différents dans la même annexe, on ne pouvait donc pas leur servir de taxi. Les francophones suivaient moins cette règle, car le maire était d’un autre avis et autorisait toutes les annexes. Tout comme nous, il trouvait ridicule ce nombre minimum alors que nous étions une centaine de bateaux. Ne voulant pas s’attirer les foudres des gendarmes, qui souvent nous surveillaient du bord avec leurs jumelles, ou qui passaient bien rarement dans le mouillage avec le bateau de la gendarmerie, les anglophones, nous nous sommes tenus à essayer de tenir les 2 annexes maximales.

Le point de contrôle étant juste après le quai, nous avions accès au quai autant que nous voulions. Ainsi certains nous livraient directement au quai. Par exemple une maraîchère livrait deux fois par semaine des paniers de fruits ou légumes que nous lui commandions en avance, une voileuse a organisé avec la boulangerie pour nous faire livrer des baguettes et croissants deux fois par semaine également commandés en avance. Nous avons établi une grande liste d’achats que j’ai traduite en français afin qu’on puisse commander dans les 5 magasins pour se faire livrer au quai. Le maraîcher de Hakaui, lieu accessible uniquement à pied ou en bateau, avait autorisation de venir vendre ses fruits & légumes directement aux bateaux.

Avec tout ça, je dois dire que nous avons vraiment été gâtés. Nous ne manquions de rien !

Puis voilà qu’un bateau de pêche locale s’approche de nous et nous balance un poisson sur la plage arrière. La tête du blanc sur le bateau me disait quelque chose, mais dans ce bateau de pêche local, je n’arrivais pas à le mettre en place. C’était le beau-fils de notre amie locale Teupo, qu’on a fait connaissance à leur retour en Polynésie quelques semaines avant le confinement. Le neveu de Teupo étant pêcheur avait le droit de pêcher et quand ils avaient plein de poissons, ils passaient faire coucou et nous en donner. Ainsi nous avons pu manger des poissons que nous n’avions pas encore eu, car nous pêchons à la traîne, eux en eaux plus profondes.

 

Le chocolat d’Ua Pou

A Pâques, notre ami Manfred nous appelle « j’ai plein de chocolat, il n’y a pas de voileux, vous fichez quoi ? ». Bien sûr, il savait que nous ne pouvions pas nous déplacer.

Son jardin n’est pas en confinement et continue de produire cacao, noix diverses, café, gingembre… il continue à produire son chocolat.

Quelques jours plus tard, Stéphane voit passer la navette d’Ua Pou, l’île 50km plus au sud. Sur ce, j’appelle Manfred et lui demande s’il peut faire venir son chocolat avec l’une de ses navettes. Nous organisons une commande groupée parmi les voileux et aussi les locaux que nous connaissons. Nous sommes étonnés du succès de cette idée, et passons commande de 11-12 kg de chocolat. Manfred a amené le paquet à Hakahau, chez la dame qui fait la navette, et notre paquet a attendu au frigo jusqu’à la prochaine évasane.

Il était interdit de naviguer entre les îles sauf pour raisons médicales, familiales ou professionnelles. Les évasanes sont des évacuations sanitaires, des gens amenés à hôpital d’une autre île. L’hôpital des Marquises étant à Taiohae, c’est assez régulier qu’une personne d’Ua Pou doive y venir.

Ce n’est pas allé long que le paquet était arrivé. Les voileux sont passés chez Olena et nous leur avons remis leur commande tout en respectant les gestes barrières.

2 semaines plus tard, nous avions à nouveau une demande assez importante pour pouvoir passer commande. Je commandais le dimanche soir, lundi matin Manfred amenait le paquet à Hakahau et lundi en début d’après-midi on voit le bateau arriver, le paquet était déjà là !

Tous ont adoré ce chocolat, pour moi l’un des meilleur au monde, et nous ont dit n’avoir pas exagéré quand on faisait l’article. Quand à Manfred, quand je lui ai amené l’argent de notre seconde commande à notre premier retour à Ua Pou, il m’a dit lui avoir sauvé son mois. Nous ne le prenons pas personnellement. Pour nous, ce sont tous les voileux et locaux à Taiohae qui ont commandé le chocolat qui lui ont sauvé son mois. Car son chocolat est une fabrication artisanale, sans conservateur, il se conserve un certain temps, mais pas comme un chocolat industriel.

 

Conclusions sur notre confinement

Le jour de la fermeture de l’école, Stéphane m’a proposé de partir aux Tuamotu y rejoindre des amis. J’ai refusé, je ne voulais pas quitter Nuku Hiva. Ici nous avons tout, il y a de l’eau, des fruits, des légumes, du poisson. Même si les cargos n’étaient pas venus, nous n’allions pas avoir faim. Stéphane était du même avis.

Au début du confinement, nos amis aux Tuamotu nous racontaient qu’ils étaient vers des îles désertes, ils pouvaient se baigner, aller jouer à la plage, faire des BBQ alors que nous étions « emprisonnés » sur notre bateau.

Ils étaient sur un atoll dont le village ne disposait pas de bancomat. Une fois leur argent liquide dépensé, ils ne pouvaient pas tirer d’argent, ni payer par carte de crédit dans l’unique petit magasin. Ils ont vendu un peu d’essence à d’autres voileux afin d’avoir un peu de cash. Puis ils ont commencé à rationner leur nourriture, de plus en plus.

Pour finir, c’est un gendarme qui leur a prêté un peu d’argent et leur a donné la possibilité d’utiliser une bonne wifi afin qu’ils puissent faire un virement à l’épicerie pour pouvoir aller s’y approvisionner. Tout est bien qui finit bien, mais ils ont passé par des moments bien difficiles.

Nous n’avons jamais regretté notre décision. Nous sommes toujours convaincus avoir été confinés au meilleur endroit au monde. Oui, c’était strict et pas facile, surtout pour Timeo, mais nous ne manquions de rien. J’ai fait une infection urinaire, j’ai pu aller voir le médecin à l’hôpital et me rendre à la pharmacie chercher des antibiotiques. Nous étions coupés du monde, plus de vols inter-îles. Seuls les 2 bateaux cargos, qui venaient toutes les 3 semaines, entretenaient le contact entre les Marquises et Tahiti. Ainsi nous n’avions pas le virus.

Il y a eu 60 cas entre Tahiti & Moorea, l’île à côté de Tahiti. L’un est tombé malade à Fakarava, un autre à Rangiroa, tous deux étaient arrivés de l’étranger par avion et ont immédiatement été évasanés à Tahiti. De ce fait, à part Tahiti & Moorea, aucune autre île n’a été touchée par le virus. Le risque 0 n’existe pas, mais de savoir la maladie à 1500km de nous, d’être confinés dans un petit paradis où on manque de rien, on s’est sentis bien chanceux.

Ma maman me disait que la Suisse rappelait les Suisses à rentrer. Nous nous sommes toujours sentis plus en sécurité ici, sur notre bateau que de devoir prendre les transports en commun, attendre dans les aéroports divers pour se rendre dans un pays où le virus était pas mal actif. Encore aujourd’hui, nous sommes persuadés avoir pris la bonne décision.

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